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« Dissection du cadavre universitaire » par Gregory Mion

Gregory Mion, un vulcain, nous fait part de ses réflexions après la lecture de « Testament scolastique » de Max Buch, publié aux Editions Aux forges de Vulcain.

"Dissection du cadavre universitaire" par Gregory Mion

[AVERTISSEMENT : Les Editions Aux forges de Vulcain sont fières d’avoir publié « Testament scolastique » de Max Buch, un pamphlet enlevé sur l’université. Les forges, dès leur création, se sont définies comme « productrices de textes », revendiquant ainsi une conception active de l’édition, qui n’est plus l’art d’attendre avec discernement ce qui vient, comme les manuscrits qui viennent par la poste, mais l’art de faire advenir les textes qui n’existent pas encore mais doivent exister. Dans cet esprit, les forgerons déploraient que les textes sur l’université française, notamment lors de la crise de 2009, manquaient de force, et de vision. Il y avait de bons livres, mais ils étaient conjoncturels. Nous nous sommes donc tournés vers les universitaires que nous connaissions, et leur avons dit : écrivez ce que vous pensez. Et l’un d’entre eux, Max Buch, s’est engagé, et a écrit « Testament scolastique« .
Mus par le même souci de contribuer à la discussion collective, nous avons proposé à Gregory Mion, qui collabore régulièrement avec les forges, d’écrire un billet de lecteur sincère et critique du texte de Max Buch. Voici le texte de Gregory Mion.]

Ci-contre : portrait de Gregory Mion.

Dissection du cadavre universitaire

par Gregory Mion

Sur le Testament Scolastique de Max Buch (Aux Forges de Vulcain, 2012).

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Cette fiction est construite sur les fondations d’une histoire lovecraftienne. Le Testament Scolastique, en effet, se présente comme le dernier texte d’un savant qui a été vaincu par un certain nombre de forces contraignantes. Lovecraft, on le sait, adorait mettre en scène des savants fous confrontés aux résultats de leurs expériences ; il adorait également la figure du respectable chercheur en vérité qui doit se mesurer à une adversité beaucoup plus forte que lui. L’auteur du Testament Scolastique, connu sous l’identité de Max Buch, appartient plutôt à la trempe de ceux qui aiment la vérité sans pour autant qu’ils s’interdisent les bifurcations nécessaires de l’expérience. Il existe de ce point de vue des philalèthes tout à fait fréquentables ; Max Buch est de ceux-là, ou plutôt était de ces esprits nuancés, habiles et frondeurs, parce que nous avons plus ou moins perdu sa trace après les événements précurseurs de l’année 2009, et ceux, catastrophiques, de l’année 2014, qui conduisirent à l’ensevelissement de la Sorbonne sous une couche de règles administratives formellement incontournables (on eût inversement parlé d’ordres), motivant la fermeture d’icelle par le biais d’un décret présidentiel, à quoi succéda une grave crise protéiforme qui plongea le territoire européen dans un marasme sans précédent. Reformulons : les grèves de l’Université française en 2009 secouèrent des esprits qui, le moment venu, se ressouvinrent de ces calamités premières et décidèrent d’en constituer des raisons d’agir, quitte à risquer leur peau. Alors maître de conférences en poésie germanique, professeur de déclinaisons et forcément historien des périodes relatives au temps complexe du national-socialisme, Max Buch, on peut le dire, n’a guère apprécié le désenchantement général de la chose spirituelle contenue dans l’Université. Il l’a d’autant moins approuvé, ce désenchantement, qu’il aurait pu être évité si on avait eu la patience d’en établir une critique digne, c’est-à-dire, à rester dans l’ambiance de la pensée germanique, un examen méthodologique à la manière de Kant, où l’on aurait commencé par poser une question simple : que peut-on apprendre à l’Université ? Toutefois, ni la simplicité du questionnement, ni la ferveur d’une herméneutique du sujet universitaire, et encore moins la volonté de fouir ces terrains accidentés n’ont émané de cette époque troublante, mais encore viable, qu’étaient les années 2009/2014. En réponse à ces temps d’alarme où la grande majorité des collègues de Buch pratiquaient une politique de l’autruche, lui, Buch, a réveillé la beauté d’un instinct fouisseur, instituant de lui-même une politique du sanglier, dans le noble but de réfléchir à une généalogie du secteur universitaire en général et du monde éducatif en particulier. Au reste, il apparaît normal qu’un professeur qui occupe les fonctions d’enseignant-chercheur contribue à l’éclaircissement des sujets essentiels de son métier, ne se limitant pas ainsi aux strictes circonscriptions de son labeur. « Sapere aude ! », il fallait sûrement se le dire plus d’une fois pour entamer une réforme de l’entendement universitaire durant ces tristes âges de délitement où les facultés survivaient, en particulier les faibles bâtiments des sciences humaines, assiégés de tous les côtés par des mercenaires détenteurs d’une sous-dialectique malheureusement efficace. Qu’on ne nous fasse néanmoins pas dire ce que l’on n’a pas dit : ces mercenaires ne sont pas aussi facilement identifiables que ceux qui ont décrété des maladresses sur La Princesse de Clèves. Buch est sur ce point catégorique : l’ennemi est plus insidieusement enfoui et les réactions consécutives à l’affaire La Fayette n’ont fait que détourner l’attention des soucis véritables.

La politique du sanglier

Ce texte, donc, est le témoignage de Max Buch – c’est un diagnostic chargé d’amertume et de pressentiments, rédigé dans l’urgence de penser, cristallisé par une vérité qui se travaille même si, quelquefois, on subit le revers d’une sentence qui n’a pas besoin de se discuter pour impliquer sa haute vraisemblance. Il faudrait d’ailleurs plutôt préférer parler de « fragments » car nous ne sommes pas sûrs que la totalité d’une pensée y soit consignée. Très probablement, des gens ont dû essayer de poursuivre Max Buch sur le chemin de sa retraite, cherchant à le destituer de son âme, comme jadis l’appareil judiciaire, caution épistémologique du Ciel, servait de clinamen pour atomiser le génie de certains individus. Quand bien même ils y seraient parvenus, ces tueurs à gages des idées, à déloger Buch de l’existence terrestre, ce texte subsiste comme la sépulture d’un homme à qui le courage doit une révérence et devant lequel la pusillanimité, si elle souhaitait participer, ferait mieux de passer sa route.

C’est un texte courageux parce qu’il se met au diapason de la peur rampante qui a étouffé le premier quart du XXIème siècle – on s’exprime ici avec le recul historique présupposé car, pour lire ce texte, il faut se mettre dans la situation de trois générations supplémentaires par rapport au temps présent de notre compte-rendu. Il s’agit en quelque sorte d’un exercice d’empathie computationnelle, ce qui tombe à pic dans la mesure où l’émotion qui traverse le testament est celle de l’horreur. La réception du texte implique par conséquent un degré supérieur de compréhension, auquel cas on risquerait de réduire le propos à une série de récriminations vindicatives, typiques de celui qui crache dans la soupe après y avoir largement puisé les forces de sa croissance physico-intellectuelle. Car Max Buch ne renie pas qu’il fut un genre de « produit » universitaire, le genre même de celui qui franchit tous les cercles dantesques mais qui finit cependant, au bout du compte, par se poser les questions qui pourraient expliciter avec humanité ce que c’est que réussir ses « humanités », au lieu, justement, de poursuivre le graissage d’une machine qui a transformé les « humanités » en rouages, en marchandises, bref en obscurs objets du désir où le savoir est loin de l’emporter sur le pouvoir.

Un sentiment d’horreur

C’est un texte en outre lovecraftien, nous l’avons mentionné, parce qu’il semble décrire une expérience « à la limite », de même qu’il semble effectuer le portrait d’une créature dont l’architectonique aurait de quoi inquiéter n’importe quel ghostbuster. Cependant, en scientifique qui a fait l’effort incommensurable de faire la connaissance de son milieu, le professeur Buch, s’il n’a pas tué le monstre, l’a au moins anesthésié suffisamment longtemps pour en soutirer des informations pertinentes. Or le monstre, vain suspense, n’est autre que l’Université. Et quelque part, c’est n’est pas tant de cette institution qu’il s’agit de faire l’autopsie que de Max Buch en personne, lui qui représente un point de localisation concret sur le territoire universitaire. Si bien qu’on doit ajuster la sévérité de quelques propos à la faveur d’une impuissance qui s’autocritique, peut-être coupable de n’avoir su saisir une occasion de parler de ces crises structurelles un peu plus tôt, ou peut-être encore désabusée par l’absurdité d’un cercle vicieux dont il n’est jamais vraiment possible de prendre la tangente. Dont acte : la question centrale d’un éventuel changement qui pourrait « tout casser », à l’instar de ces wittgensteiniens que Deleuze accusait d’un forfait de démolissage généralisé de la philosophie, cette question, en l’occurrence, quand elle se frotte au sujet épineux des classes préparatoires aux grandes écoles, demeure finalement lucide en sa réponse. Effectivement, si l’on supprimait un système ou une partie de ce système, rien ne nous permettrait de nous prémunir contre une réapparition du même système, mais en pire. La nature cynique d’un système, fût-il inique ou quoi que ce soit d’autre, apparaît ici dans toute sa splendeur immortelle, dans toute sa faculté d’énergie renouvelable, c’est pourquoi les monstres les plus redoutables ne sont pas vraiment ceux qui peuplent les fins de niveau (on les tue, puis c’est terminé), mais plutôt ceux du début qui exercent un pouvoir de répétition éminemment plus fort, tels ces zombies indifférenciés qui pullulent au commencement d’un jeu quelconque, impalpables tant leur nombre impressionne, tandis que les attributs des dernières créatures sont plus connaissables, mieux ancrés dans la typologie mentalement artisanale du joueur – ce n’est rien d’autre que l’histoire d’un étudiant brillant qui va commencer par souffrir et qui, graduellement, va affiner ses qualités d’apprentissage et de repérage, comprendre les tenants et les aboutissants de la niche écologique universitaire à l’instar d’un Jacob Von Uexküll étudiant les différences perceptives chez l’homme et l’animal.

La critique d’un système cynique

Ceci étant, Max Buch a de l’apprentissage une vision plus négative ou à tout le moins plus fragmentaire que notre analyse progressiste, en quoi il se fait l’écho très indirect de cette littérature américaine du « campus novel », ces romans dont les intrigues s’élaborent parallèlement aux cadastres des immenses campus étasuniens, ayant pour personnages principaux des professeurs et des étudiants. La tradition du commentaire littéraire s’est déjà emparé de ces romans et a créé la catégorie des romans de désapprentissage. C’est exactement ce que veut signifier Buch lorsqu’il aborde les élèves sous l’égide d’un lexique bestiaire, sinon bestial. L’Université est devenue un vaste abattoir où les déterminismes ont tellement été renforcés que les filières apparemment humanistes ont été contraintes à s’acoquiner de stratégies finalistes. Au demeurant, cela veut dire que les lettres, par exemple, sont réductibles aux quatre causes d’Aristote, et nous trouvons franchement inquiétant que les filières littéraires soient désormais solubles dans le carré ontologique du Stagirite. Cela insinue une épouvantable téléologie où les monstres finissent par dévorer ceux qui ne possèdent pas les armes, les codes secrets ou les « continus », toujours les mêmes en l’occurrence, à savoir ces pauvres dont Max Buch affirme, au détour d’un cruel commentaire lapidaire, qu’ils ne sont plus évacués du système scolaire mais qu’ils sont désormais conservés en son sein, pour le meilleur et pour le pire, en l’occurrence pour la méritocratie et l’illusion de celle-ci.

Ces contextes, malheureusement compréhensibles dans le raccourci d’une fâcheuse causalité, stipulent une complète déréalisation du rôle de l’enseignant, et a fortiori de l’enseignant-chercheur auquel, comble de joie pour lui, on n’exige que peu voire pas du tout de justificatif de réussite ou de feuille de route de son activité (que tout le monde échoue à un examen ne changera pas grand-chose à l’organisme universitaire, doué d’une autonomie impénétrable, la même que Maine de Biran attribue aux organes du corps humain et qui nous aide à saisir que des choses, en nous, eh bien se passent sans nous !). Il résulte de cette regrettable situation des degrés de déréalisation professionnelle : l’enseignant du secondaire est nécessairement plus déconstruit (plus désespéré aussi) que l’enseignant du supérieur, et celui qui a connu les deux facettes confirmera cette espèce de hiatus de la déréalisation. Il s’ensuit que les deux mondes ne communiquent pas, ce que souligne Buch à propos de la crise du printemps 2009 – les facultés n’avaient pas de contact avec les lycées, les grèves étaient relativement unicellulaires, à savoir tout le contraire de ce qu’on observe actuellement à l’aune de cette révolution « érable » du Québec, que Max Buch, naturellement, n’a pas évoqué étant donné qu’il s’intéressait spécifiquement au problème hexagonal.

La balkanisation des savoirs

Dans ce cas de figure, pouvait-on contourner ce que le Testament Scolastique appelle la « balkanisation » des savoirs, c’est-à-dire, dans la définition que nous soumet l’auteur, cette position transcendante qu’on souhaite infliger aux « humanités » alors même qu’elles devraient proposer, en lieu et place d’une téléologie fondée sur le marché, des dispositions à la délicatesse de l’esprit ? Dans le même temps, n’est-il pas indécent, et peut-être déterministe de notre part, de ressasser l’idée d’un passage hédoniste à l’Université, sans se référer à un souci du statut que l’on chercherait à y acquérir ? Après tout, est-ce qu’une dissertation ou un commentaire de texte de plusieurs heures peuvent s’appréhender comme des exercices purement gratuits ? Sans doute pas, et les dernières pages du Testament nous le prouvent lorsque le professeur Buch rassemble les éléments de commentaire potentiels d’un poème de Paul Celan, illustrant ainsi une partie du travail qui incombe à l’enseignant-chercheur, ce qui, entre autres, satisfait les interrogations de l’opinion publique au sujet des enseignants spécialistes de leur discipline, celles-là mêmes qui n’ont jamais trouvé de réponses adéquates lorsqu’elles ont été soumises aux universités et aux universitaires pendant les mois printaniers de 2009. Or un monde qui ne peut expliquer ce qu’il fait et ce qu’il est, c’est un monde qui ne pouvait que courir à sa lente désintégration, symbolisée par la clôture de la Sorbonne le 2 décembre 2014, triste écho de calendrier quand on sait le coup d’État qui a frappé la France un même jour de 1851, emmenant au pouvoir celui que Victor Hugo allait pouvoir châtier par l’entremise du brio poétique.

Aussi, Max Buch n’a-t-il pas besoin de faire des précisions rhétoriques sur le fait que peu d’entre les effectifs étudiants parviendront à survivre aux monstres de l’Université, toutefois il met en perspective le statut du savoir dans un État où les pouvoirs de statuer, disons-le avec le vocabulaire convenable, sont maniaco-dépendants d’une intelligence économique à entrées réduites. Survient alors une de ces sentences irréprochables et que d’aucuns diront grandiloquentes : « Il faut penser ou mourir. » En d’autres termes, il faut oser demander pourquoi, puis surtout ne pas se recroqueviller si jamais on nous répondait ce que l’on asséna à Primo Levi durant sa captivité concentrationnaire : « Hier ist kein warum ». Pourquoi est-ce que l’Université a pris la tournure d’un monstre qui dévore ses étudiants ? Si Max Buch n’apporte pas réellement de données exhaustives dans son texte impérieux, il a au moins le mérite d’affronter le « pourquoi » et il réussit à vaincre cette première créature. Tous autant que nous sommes à graviter autour du noyau universitaire, il nous appartient de méditer ce Testament et d’en retirer un esprit de réforme quand il semble y avoir assez de sagesse pour le faire. Il en va de la mémoire de Max Buch comme de la nôtre.

Un article de Gregory Mion