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Episodes 160 à 164 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

Suite de la publication en feuilleton du « Journal d’un copiste » de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes ont été édités par les Editions Aux forges de Vulcain sous le titre de « Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent ».

Episodes 160 à 164 du "Journal d’un copiste" de François Szabowski

[Chaque lundi, retrouvez cinq nouveaux épisodes du Journal d’un copiste de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes sont rassemblés dans Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent, disponible ici.]

160. On ne vit pas que d’amour et de vin chaud

Clémence est encore restée à l’appartement aujourd’hui, et je n’ai pas su quoi lui dire pour lui faire entendre raison. Je lui ai demandé, inquiet, comment elle allait faire vis-à-vis de son travail, mais elle m’a répondu les yeux mi-clos qu’on pouvait toujours s’entendre avec les médecins. Elle s’est relevée sur un coude, et c’est alors seulement qu’elle a vu mes plaies sur le visage, suite à ma chute l’autre jour dans les escaliers à cause de la neige, alors que je hissais le chariot de courses pendant que Clémence était dehors en train de boire avec ses collègues. Elle s’est émue aussitôt et s’est pelotonnée dans mes bras, pleine de tendresse, en me caressant les bras et couvrant mon cou de baisers, disant qu’elle était désolée pour la phase difficile qu’elle vivait actuellement, qu’elle savait que j’étais seul ici à Paris et qu’elle ne faisait sans doute pas suffisamment attention à moi. Elle m’a dit qu’elle était triste que nous ne passions pas plus de temps ensemble, et elle a ajouté, en souriant timidement, qu’elle regrettait presque l’époque où elle était au chômage et où nous étions toute la journée tous les deux. Je lui ai répondu éberlué que je ne comprenais pas comment on pouvait regretter une période de chômage par rapport à la période actuelle où elle avait le privilège de travailler près de cinquante heures par semaine dans une firme, qu’on ne pouvait pas passer son temps qu’à s’amuser, et que, de toute façon, il fallait bien de l’argent pour vivre. Elle a cligné des yeux, a passé ses cheveux contre ma joue, puis m’a dit, d’une voix mal assurée, qu’elle avait confiance en moi et qu’elle savait que j’allais finir par trouver un travail, ne serait-ce que d’appoint, de façon à ce que je ne dépende plus entièrement d’elle et que je puisse ainsi me développer plus facilement en tant qu’artiste. J’ai écarquillé les yeux d’effroi et je lui ai répondu que je n’envisageais pas notre couple comme une relation de dépendance mais plutôt de complémentarité, et que par ailleurs il ne fallait pas qu’elle oublie qu’être écrivain était un métier et que j’avais besoin de temps pour écrire. Elle en a convenu, confuse, et m’a dit qu’elle ne pensait pas à quelque chose de permanent, mais plutôt de provisoire, en attendant – mon livre n’était pas encore sorti, et le temps que mon éditeur puisse être en mesure d’en sortir un autre (si, bien entendu, il acceptait de publier mon livre suivant, ce qui étant donné les fluctuations du métier littéraire, n’était jamais certain, je devais en avoir conscience), il allait sans doute se passer plusieurs mois, peut-être un an, sinon plus… Je me suis mis à rire, estomaqué, et je lui ai rappelé qu’elle allait un peu vite en besogne et qu’il fallait peut-être me laisser le temps de l’écrire, ce second livre, avant de vouloir me forcer à aller ramasser des poubelles dans le froid, j’ai pris la peine en outre de bien spécifier que j’étais pour l’instant en plein chantier préparatoire, et qu’interrompre maintenant mon travail de composition littéraire serait tout bonnement criminel. Elle était tout à fait d’accord avec moi et elle baissait les yeux en passant la pulpe de ses doigts sur le dos de ma main, je sentais qu’elle était encore en train de sombrer et je lui ai proposé de faire un peu de ménage pour se fouetter les sangs. Elle a accepté gaiement avant de s’effondrer deux heures plus tard, épuisée, et elle a passé le reste de la journée à se prélasser dans le lit en buvant des vins chauds et en piaillant au téléphone avec Audrey. Déçu de voir à quel point le travail était pour elle une corvée, je me suis replié à la cuisine où elle m’a rejoint un peu plus tard, ravie, pour m’annoncer qu’Audrey, voyant qu’elle vivait une période difficile, avait décidé de venir lui rendre visite ce week-end ; elle était très heureuse car Audrey était une amie, et cela allait lui faire un bien fou. Un frisson m’a parcouru car c’était une nouvelle menace qui se profilait à l’horizon, et je lui ai répondu, amer, en faisant monter les larmes jusqu’à mes yeux, que cela ne m’étonnait pas qu’elle fasse venir des gens juste au moment où elle disait qu’il fallait que nous passions plus de temps ensemble, puis j’ai repoussé du bras ses protestations et je suis allé m’enfermer dans mon bureau.

161. Les musiciens sont tous plus ou moins des pornographes

Il est connu que l’alcool enlève toutes les inhibitions, et le comportement de Clémence hier ne l’a que trop montré, puisqu’après avoir feint pendant de longs mois être amoureuse de moi et prête à m’aider financièrement pour permettre à mon moi d’artiste de s’épanouir dans des conditions de confort, elle a fini hier sous l’effet de l’alcool par avouer à demi-mot qu’elle avait l’intention de me couper les vivres et de me jeter ni plus ni moins à la rue afin de faire venir dans son logement des collègues de bureau rencontrés au détour de la photocopieuse ou je ne sais quels ivrognes ramenés de ses errances nocturnes. La vie décidément est une jungle hostile où l’on ne peut faire confiance à personne. Il faut que je cesse d’être naïf, que je me prépare à tout et que j’en tire les conséquences : Clémence n’est peut-être pas la compagne fiable et fidèle dont je rêvais. J’ai donc passé la journée à faire le point, considérablement inquiet, assis face à la fenêtre avec le chat Roger, qui lui aussi se trouve dans une situation précaire et me comprend sans doute mieux que personne en dépit de son regard impénétrable de chat limité. J’étais en train de pousser un long soupir, plongé dans la contemplation des ébats de deux pigeons, quand soudain en début d’après-midi la sonnette de l’entrée a retenti dans l’appartement glacial. J’ai fourré le chat Roger sous mon pull et j’ai entrouvert la porte : c’était la propriétaire, qui tenait à la main une assiette recouverte de papier aluminium, et était venue me dire qu’elle avait vu que ma sœur était retournée au travail aujourd’hui, et qu’elle avait pensé que, peut-être, elle aurait pu se permettre de me proposer, en tout bien tout honneur, une petite part de tarte. Elle balbutiait tout en avançant imperceptiblement vers la porte tandis que le chat Roger tendu fourrageait dans mon dos, j’ai penché la tête et je lui ai répondu d’une voix suave qu’il valait mieux que nous nous voyions chez elle, car ma sœur était instable et pouvait revenir n’importe quand, puis j’ai refermé précipitamment la porte, et j’ai remisé le chat Roger dans son cageot avec une ration supplémentaire de croquettes. La situation était grave et il fallait se montrer moins couard, j’ai donc avalé une grande rasade de vodka dans la cuisine avant de monter chez la propriétaire, et, une fois là-bas, expliquant que je passais mes nuits dans une pièce non chauffée, j’ai fait rajouter une lampée de rhum dans la tisane que la propriétaire m’avait versée pour accompagner la tarte. Je n’en suis pas resté là et je l’ai convaincue d’en prendre elle aussi une petite larme, car la vie nous soumettait sans cesse à des tensions de toutes sortes et il était bon parfois de relâcher un peu la pression, elle était réticente au début, mais, mêlé à l’infusion, l’alcool passait presque inaperçu et elle en a convenu elle-même en riant, les joues rouges, quelques instants plus tard. Elle avouait que c’était agréable d’avoir un peu de gaieté, je lui racontais des histoires de mon pays et elle tapait des mains sur la table en riant, je me suis assis à côté d’elle pour les lui raconter à l’oreille et elle a fini par me demander d’arrêter de plaisanter car je la faisais trop rire et elle n’arrivait pas à reprendre son souffle. Obéissant à ses ordres, et incapable de résister plus longtemps au désir de sentir son corps contre le mien, j’ai repoussé la tarte, allumé la radio et entraîné la propriétaire dans une danse langoureuse et lente, propre à laisser nos articulations se détendre au son de la musique, et la magie opérer entre nos deux âmes pour qu’elles s’unissent dans une flamme d’amour. Je parlais d’une voix mate et la propriétaire, timide au premier abord, se relâchait peu à peu, je la berçais de poèmes que j’inventais dans l’instant et elle me disait faiblement, d’une voix à peine audible, qu’elle se sentait bien avec moi. Je sentais contre mon torse la large poitrine molle de la propriétaire que je tenais par les hanches, ses yeux ont fini par se clore et quand elle a posé sa joue contre mon épaule j’en ai profité pour attraper la bouteille de rhum et m’accorder un supplément pour soutenir mon effort car je savais que le plus dur était à venir, mais, contre toute attente, la propriétaire a rouvert les yeux et s’est dégagée dans un mouvement brusque, confuse, comme si elle revenait soudain à elle, et m’a dit en bafouillant que l’alcool lui était monté à la tête et qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Qu’il fallait qu’elle se repose. Je lui ai répondu, les yeux baissés, et rougissant à mon tour, qu’en tout cas j’aimais beaucoup quand elle ne savait pas ce qu’elle faisait, mais que je respectais sa pudeur et que j’allais prendre congé. C’était tout de même beaucoup d’efforts pour rien, j’ai donc ressenti une pointe dans le dos au moment de partir et je me suis tenu les reins, je n’avais pas les moyens malheureusement d’aller consulter mais ce n’était pas grave puisque ce n’était qu’une hernie, elle a voulu me donner 50 euros – j’en ai obtenu 60 parce que c’était un spécialiste, et mes lèvres sont restées longtemps sur sa joue quand nous nous sommes séparés, tremblants, sur le pas de sa porte.

162. Un moineau bien entraîné est plus dangereux qu’un serpent

Les démarches entreprises hier auprès de la propriétaire m’ont certes laissé un sentiment de satisfaction car l’affaire semble indéniablement en bonne voie, mais m’ont aussi fatigué eu égard aux efforts importants que j’ai été obligé de consentir en matière d’alcool, et ma nuit a été contrastée, pleine de nausée, d’espoirs, et d’inquiétudes car je savais aussi que le lendemain Clémence allait recevoir la visite d’Audrey, et que j’étais loin d’être parvenu au bout de mes peines. Audrey en effet par le passé a eu beau savoir se montrer utile, de par l’aide fournie pour le déménagement, ou le petit coup de pouce qu’elle a donné à ma carrière en faisant publier mon roman chez un de ses amis éditeurs, je garde néanmoins vis-à-vis de cette personne ambiguë et dissimulatrice une méfiance légitime, et ce d’autant plus que Clémence se trouve actuellement dans une situation de crise propice aux manipulations et autres entourloupes. J’ai donc fait le pied de grue dans le vestibule dès potron-minet, adossé à la porte d’entrée, un livre à la main, pour être certain de ne pas rater l’arrivée de l’intrigante et pouvoir surveiller ses moindres faits et gestes. Clémence était surprise de me voir si impatient et m’a dit que, même si bien entendu j’étais toujours le bienvenu pour me joindre à elles, elle aurait préféré bénéficier de moments de solitude pour pouvoir discuter avec Audrey et se ressourcer, elle était désolée de me dire ça et je lui ai répondu que c’était parfaitement normal, puis quand elles sont sorties se promener peu après l’arrivée d’Audrey en milieu de matinée, je les ai laissées prendre un peu d’avance et j’ai dévalé les escaliers pour leur emboîter le pas. Je n’ai pas eu de problème à les suivre parmi la foule des alentours de la gare, ni dans le métro bondé où, en m’accroupissant, j’ai pu rester à leur contact presque immédiat tout en passant totalement inaperçu. Les choses se sont compliquées quand elles sont entrées dans les Galeries Lafayette, où ma progression dans le rayon lingerie derrière un journal déployé, tantôt courbé, sur la pointe des pieds, ou tapi à quatre pattes derrière les étals a attiré l’attention des vigiles, et j’ai eu beau me justifier en expliquant que ma sœur était malade et que j’étais un citoyen libre, le temps que je me débatte et m’extirpe de la mêlée à coups de balai, elles avaient disparu au loin et j’ai dû admettre, essoufflé, en sortant du magasin, que je les avais perdues, de même que ma fausse moustache que les vigiles avaient réussi au passage à me subtiliser en guise de trophée. J’ai parcouru en vain les rues alentour, puis j’ai dû au bout d’une heure me résoudre à rentrer à l’appartement, le cœur lourd et le balai rageur, sous une pluie battante, maudissant le destin et le zèle désordonné des sous-fifres du magasin, qui m’avaient fait perdre la trace des deux femmes et mettaient peut-être ainsi, sans le savoir, mon avenir en péril.

163. Les riches, eux aussi, ont le droit d’avoir des états d’âme

Clémence et Audrey sont rentrées tard dans la nuit de leur périple, et j’ai dû malheureusement attendre le départ d’Audrey en milieu de matinée pour prendre Clémence entre quatre yeux et lui tirer les vers du nez. Elle a paru surprise par mon inquiétude, et m’a dit qu’elles n’avaient pas du tout parlé de moi, mais plutôt d’elle, et de sa situation par rapport à son travail. J’ai poussé un soupir de soulagement et Clémence m’a dit que la visite d’Audrey lui avait fait du bien, car elle avait pu se confier, parler, mettre en mots ce qu’elle ressentait depuis notre installation à Paris, le chamboulement que cela avait représenté pour elle de se retrouver dans un milieu professionnel nouveau, très différent de par le volume de travail et l’investissement personnel, de ce qu’elle avait pu connaître jusque-là. Je lui ai répondu que c’était tout naturel qu’elle ait ressenti le besoin de faire le point, car de fait son comportement ces derniers temps laissait à désirer, je lui ai dit que l’alcoolisme chez les femmes était une chose très sale, elle a baissé les yeux en hochant la tête et m’a dit qu’elle en avait bien conscience, et que Audrey l’avait aidée justement à comprendre ce qui n’allait pas. J’ai été soudain parcouru d’un frisson, et je lui ai demandé, d’une voix sourde, si c’était qu’elle avait une maladie mentale, mais elle s’est mise à rire et m’a dit qu’il ne s’agissait pas de ça, et elle s’est blottie dans mes bras avec tendresse en me remerciant moi aussi de l’aider à relativiser. Non, elle avait tout simplement pris conscience que cette forme de vie trépidante ne lui convenait peut-être pas, qu’elle avait besoin de prendre un peu de recul, de distance par rapport au travail, de demander peut-être un mi-temps, pour lui permettre de souffler et de tirer les choses au clair à l’intérieur d’elle-même – quand elle faisait un retour sur son passé, elle réalisait qu’en définitive son mariage avec Jean-Paul était arrivé si tôt dans sa vie qu’elle n’avait pas eu le temps, prise dans l’engrenage de la vie de couple, des enfants, du crédit, de se poser la question de ce qu’elle avait vraiment envie de faire de sa vie, et si son travail, par exemple, l’intéressait au point d’y consacrer toutes ses forces. Maintenant que Jean-Paul était parti, que ses filles étaient mortes, elle voyait tout cela d’un œil différent, d’un œil neuf. La carrière et l’argent, après tout, n’étaient peut-être pas l’essentiel, et il fallait aussi qu’elle pense à son épanouissement. Dans sa jeunesse elle avait fait beaucoup de photo, mais elle avait arrêté du jour au lendemain quand elle avait rencontré Jean-Paul ; il ne se trouvait pas photogénique et la présence d’un appareil autour de lui le gênait. Elle ne faisait plus de sport. Elle ne sortait pas. Son travail la « bouffait », et elle sentait qu’elle allait finir par étouffer si elle ne faisait pas un break pour se recentrer sur les choses essentielles. Je l’écoutais effaré, debout à côté de la table de la cuisine tandis qu’elle me parlait, adossée au réfrigérateur, et, pris soudain de vertiges, manquant perdre l’équilibre, je me suis laissé tomber sur une chaise, groggy, les bras ballants comme deux branches mortes. J’étais anéanti. Ainsi, elle avait l’intention de se mettre à mi-temps pour faire du jogging, de la photo, et renouer avec son vrai moi ? Elle a hoché la tête d’un air timide, puis elle m’a dit aussitôt, d’une voix vive, qu’il ne fallait pas que je m’inquiète si je pensais à l’argent – à mi-temps elle aurait du mal, bien sûr, à continuer de me verser 900 euros par mois pour mon argent de poche, mais son demi-salaire lui permettrait encore largement de payer le loyer et de vivoter, elle avait en outre beaucoup d’économies, et, de toute façon, la vente de son ancien appartement allait lui apporter une manne financière propre à lui assurer la tranquillité pendant longtemps encore. Et si en plus je trouvais effectivement ce petit boulot dont je lui avais parlé… Il n’y aurait pas de problème. Et puis, le plus important, après tout, c’était tout de même qu’elle se sente bien ! et qu’elle soit heureuse, mais j’en avais déjà trop entendu, et, perdant connaissance, j’ai basculé vers l’arrière et me suis lourdement abattu sur le sol, provoquant la fuite éperdue du chat Roger qui, nous sentant absorbés par la conversation, en avait profité pour glaner en tapinois les copeaux de carotte qui maculaient ça et là le lino blanc.

164. L’amour n’est pas rentable

Je ne me suis réveillé de ma syncope que le lendemain matin, dans la pénombre du jour naissant. Clémence dormait d’un sommeil paisible. Sur le mur, derrière moi, la lumière du lampadaire de la rue projetait l’ombre de la fenêtre, au milieu de laquelle se découpait la silhouette du chat Roger, assis sur une chaise, figé dans une attente craintive. Il devait sentir que son maître allait mal et s’inquiéter aussi pour son propre destin. Car c’est un fait qu’on ne peut, bien sûr, considérer le discours que Clémence m’a tenu hier autrement que comme une ruse sentimentalo-abjecte, visant à m’apaiser le temps qu’elle prenne ses dispositions pour me mettre dehors. Il ne faut pas se voiler la face : si elle ne veut plus me donner d’argent, c’est donc bien qu’elle ne m’aime plus. Que les déclarations enflammées, pleines de pathos, qu’elle a pu me faire ces derniers mois n’étaient que poussière au vent – une de ces fleurs fragiles que les jeunes filles font flotter dans l’air doux du printemps en soufflant sur les pissenlits, aux bras d’un jeune homme enamouré qui, l’automne venu, comprendra amèrement que ses rêves étaient vains et qu’il n’est parole fiable à 100 % qui puisse sortir de la bouche d’une enfant, d’une femme, d’un homme, ou de quelconque créature que Dieu fait vivre sans pitié sur cette terre ingrate. Me voilà donc à nouveau à un carrefour de ma vie, seul, abandonné, dans une ville immense dont je ne connais rien, et où je n’ai nulle part où trouver secours. Que faire ? Il est évident qu’il faut que je reparte au front, et que je cherche autour de moi d’autres soutiens, d’autres épaules, d’autres cœurs – peut-être moins cruels – prêts à m’accueillir. Quoi que cela me coûte. Il y a Rose, bien sûr, cette femme adorable et vieille, la propriétaire du logement de Clémence, avec qui je partage une même vision du monde et de l’homme, tout un ensemble de valeurs qui me la rend étonnamment proche en dépit de son âge avancé et des rougeurs odorantes qui pivoinent sa peau à la moindre émotion forte, au moindre tressaillement de désir dont son corps regorge, délaissé qu’il est par un mari volage, injuste et soiffard. Mais il y a aussi Agathe, cette jeune femme longiligne qui a en commun avec moi cette même passion pour l’art et la poésie des mots, et que mon âme d’artiste, je le sais, n’a pas laissée indifférente. Elle aussi, en outre, à ce que je crois, dispose de beaucoup de ressources en matière d’argent. Elle est cependant mariée – mais tout comme l’est Clémence ! et Rose également. Nous vivons en réalité des temps dissolus où ce type d’attache n’est plus autant que par le passé gage de constance et de vertu.
Il faudra lutter, quoi qu’il arrive. Me relever de cette énième trahison et rassembler mes forces pour continuer à aller de l’avant.
Que de tristesse, néanmoins. Et que d’ingratitude, quand je repense à ces heures, ces jours, ces semaines passées au chevet de Clémence, à lui prodiguer sentiment, réconfort et pilules lorsqu’elle était au plus bas mentalement à sa sortie du CIRMEP.
Tout cet amour investi en vain.
C’est déchirant.

A SUIVRE…