Inscrivez-vous à notre newsletter
Aux forges de Vulcain > Actualités > Actualités > Episodes 175 à 180 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

Episodes 175 à 180 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

Suite et fin de la publication en feuilleton du « Journal d’un copiste » de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes ont été édités par les Editions Aux forges de Vulcain sous le titre de « Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent ».

arton157-31980

[Chaque lundi, retrouvez cinq nouveaux épisodes du Journal d’un copiste de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes sont rassemblés dans Les femmes n’aiment pas les hommes qui boiventdisponible ici.] 

175. Le natalisme conduit l’homme à sa perte

La marche en avant de Clémence semble irrésistible, et la situation devient pour moi extrêmement préoccupante. Clémence est vraisemblablement sur le point de me chasser – c’est une question d’heures – et il faut que j’agisse vite. L’analyse viendra plus tard. Je suis donc passé au Monoprix juste après le petit déjeuner, puis je suis allé rejoindre Edmond à l’Extérieur Quai. Je l’ai salué avec joie, lui aussi était visiblement content de me revoir, et il m’a accueilli comme un chef en m’offrant un muscat. Il m’a aussitôt demandé, dans un clin d’œil, des nouvelles de ma poule, et je lui ai répondu en sifflant qu’elle n’avait pas froid aux yeux et que c’était un diable de femme. C’était comme ça que je les aimais, entreprenantes, pleines d’audace, les yeux d’Edmond brillaient et je n’ai pas pu faire autrement que de lui décrire par le menu les détails de notre rencontre. Il semblait très intéressé par mes expériences, et je lui ai parlé de Mona, Mireille, Églantine, Sophie, Cindy et Madeleine, des danseuses du Blue Banana et de mes aventures au foyer catholique de la rue des Ursulines. Il était tout oreilles et ces confessions nous donnaient soif, nous n’avons pas vu passer l’après-midi, et au moment de rentrer vers 18h Edmond de fait était ivre mort et avait du mal à tenir debout. Il s’accrochait à mon bras en sortant du bar et j’ai glissé sans difficulté les deux slips dans la poche de sa veste, puis quand il a chuté dans les escaliers de la rue d’Alsace, j’ai vidé le contenu de l’échantillon gratuit sur le col de sa veste en l’aidant à se relever. J’ai eu plus de mal une fois parvenus dans le hall de l’immeuble car il y avait du passage, mais je lui ai conseillé de faire une pause, il y avait encore les étages et il allait avoir besoin de forces, et quand le hall s’est vidé j’ai profité de la pénombre pour maculer ses joues avec le rouge à lèvres en feignant lui essuyer la bouche. La montée des marches a été plus houleuse que ce que j’avais prévu car Edmond dérapait sans cesse et j’étais moi-même fatigué par cette journée intense où j’avais dû puiser dans mes réserves, il perdait ses chaussures, ses lunettes, un des slips est tombé de sa poche et je l’ai ramassé dans la précipitation car Mme Milanovic remontait avec sa poussette, nous nous sommes collés haletants contre le mur pour la laisser passer, et je soufflais comme un veau quand j’ai réussi enfin à le hisser jusqu’à son palier. Je l’ai laissé par prudence se débrouiller tout seul avec la porte et je suis descendu rapidement jusqu’à l’appartement. J’avais besoin d’une bonne douche et surtout de manger un morceau pour me remettre d’aplomb, mais Clémence malheureusement était déjà rentrée, et il fallait que je fasse bonne figure, en dépit de ma fatigue. Je me suis mis au garde-à-vous pour faire une plaisanterie et donner un peu de légèreté à la situation, mais Clémence a blêmi et m’a demandé ce que c’était que ce slip qui dépassait de ma poche. J’ai baissé la tête vers la zone incriminée et j’ai laissé échapper un juron car c’était vraiment idiot, Clémence était dans un état de nervosité épouvantable et j’ai essayé de lui expliquer que c’était une blague que j’avais voulu faire à un ami à la retraite mais il avait trop bu et là-dessus Mme Milanovic était arrivée avec sa poussette et les marches glissaient, en tous cas ce n’était pas du tout ce qu’elle pensait et Clémence, les larmes aux yeux, me disait Bien sûr, bien sûr, d’un air narquois, et pour lui prouver que je disais la vérité je lui ai montré le rouge à lèvres. Elle ne pouvait pas ne pas me croire, maintenant, mais j’étais naïf car bien évidemment toute cette histoire l’arrangeait puisqu’elle n’allait que lui faciliter la tâche en lui donnant un prétexte de plus, elle a donc coupé là et m’a dit, les lèvres tremblantes, que j’étais vraiment un salaud. J’ai eu beau essayer de la rattraper, elle s’est enfermée dans la salle de bains et y est restée une bonne partie de la soirée à pleurer. J’ai haussé les épaules, mais sincèrement j’étais mort de faim et je suis donc allé finir les restes de moussaka. J’ai repensé à ce qui s’était passé avec le slip, et je me suis dit que c’était vraiment trop bête. Ça n’arrangeait pas les choses. Il allait falloir faire vite, sinon Clémence allait me prendre de vitesse.

176. Quand on est au bord du gouffre, le plus simple est encore de sauter

J’ai vraiment joué de malchance hier avec l’histoire du slip, et j’ai conscience que cette mésaventure m’a desservi. Clémence, je le sais, peut maintenant me chasser à tout moment, alors que de mon côté je n’ai encore aucune de porte de sortie concrète. J’ai commencé par essayer d’appeler Agathe, elle avait peut-être des remords et était morte de honte à l’idée de me rappeler, mais malheureusement je suis tombé sur sa messagerie. Je suis parti plein d’espoir faire le tour du quartier, et, effectivement, je n’ai trouvé Edmond nulle part. Le serveur de l’Extérieur Quai s’étonnait lui-même de ne pas l’avoir vu. J’ai poussé un cri de joie en sortant du bar car c’était bon signe, mais il ne fallait pas s’emballer trop vite, j’ai bu une prune au Train de vie puis j’ai couru chez Rose pour vérifier que l’affaire était dans le sac. Je jubilais dans l’escalier et je l’ai en effet trouvée en larmes, le visage décomposé. J’ai attrapé la bouteille de rhum et j’ai attiré Rose contre moi en lui demandant ce qui s’était passé. Elle m’a dit dans un sanglot qu’Edmond la trompait avec des femmes plus jeunes et j’ai poussé un cri d’horreur. Elle avait des preuves, maintenant, et elle était sous le choc, je lui ai dit que c’était vraiment une honte de manquer ainsi de loyauté à l’égard d’un conjoint avec qui on avait passé près de quarante ans de vie commune, et elle m’a dit qu’elle était bien d’accord. Elle avait supporté son ivrognerie pendant des années, mais ça, vraiment, c’était la goutte qui faisait déborder le vase. Mon cœur a frémi dans ma poitrine et j’ai voulu lui poser la question mais elle était agitée, elle trépignait, vitupérait, elle disait que c’était un parasite qui vivait sur son dos, qui l’étouffait et qu’elle en avait assez, de fait elle était écarlate et je lui ai demandé enfin, tremblant, où est-ce qu’il était, et ce qu’ils avaient décidé. Elle a froncé les sourcils, et m’a répondu en reniflant qu’on était dimanche et qu’il devait être allé à Longchamp ou Auteuil, pour les courses. J’ai écarquillé les yeux et je me suis tourné vers elle, épouvanté. Elle ne l’avait donc pas chassé ? Elle avait choisi de se laisser faire, de se laisser humilier ? Elle a eu l’air apeurée et je me suis radouci aussitôt, en lui disant que je ne lui jetais pas la pierre – je n’avais pas moi-même vécu quarante ans avec quelqu’un, et je ne pouvais pas me rendre compte des liens souterrains qui pouvaient vous attacher malgré vous au pire des ivrognes qui vous trompaient avec des femmes sans doute malades. Il y avait des choses qui étaient plus fortes que ça, et je m’inclinais. J’ai ajouté que moi au moins je l’aimais, il fallait malheureusement que j’y aille parce que j’avais une affaire urgente à régler, mais elle a poussé un long gémissement et s’est jetée sur moi en me disant que je ne pouvais pas l’abandonner moi aussi, et elle s’agrippait à moi avec passion, couvrant mon visage de baisers, et quand dans un élan de feu elle a planté ses dents dans mon cou j’ai poussé un cri d’orfraie en la repoussant mais il n’y avait rien à faire, elle me disait qu’elle avait besoin de moi et qu’elle avait peur de mourir, elle allait tomber folle et voyant qu’elle commençait à déboutonner ma chemise, j’ai attrapé la bouteille de rhum et j’ai bu une longue rasade, les yeux fermés, avant de m’abandonner à notre étreinte. L’après-midi touchait à sa fin quand j’ai pu m’arracher de ses bras et il était trop tard pour que j’aille à Longchamp, je l’ai embrassée avec fougue, chancelant, et je suis descendu à l’appartement pour reprendre mes esprits. Clémence était déjà rentrée et elle a battu lentement des paupières en me voyant tituber dans le vestibule. Elle m’a dit qu’il fallait qu’on parle et j’ai cru que mon heure était venue, alors que diable rien n’était en place encore et que j’allais me retrouver tout bonnement à la rue ! je lui ai donc dit que j’étais vraiment désolé pour hier, j’avais bu un coup de trop, elle savait ce que c’était, et ce n’était pas elle tout de même qui pouvait me jeter la pierre. C’était un malentendu, et mis à part mon histoire avec la propriétaire dont je lui avais déjà parlé, j’étais complètement clean, vraiment, je le jurais, l’histoire avec la propriétaire ce n’était pas sérieux et c’était elle que j’aimais. Un sourire un peu fébrile se dessinait sur le visage de Clémence et je me suis penché vers elle pour l’embrasser, mais ses yeux se sont ouverts en grand, soudain, furibonds, elle m’a attrapé par le collet et m’a demandé d’une voix sourde, en me dirigeant vers le miroir, si la marque que j’avais sur le cou aussi c’était une preuve de mon amour, la morsure était effectivement épouvantable et elle m’a demandé si c’était peut-être la propriétaire qui m’avait fait ça et je lui ai dit oui ! c’était ça, c’était la propriétaire, mais elle a serré les mâchoires et m’a alors giflé à toute volée, en me disant que j’étais le dernier des connards. Elle était complètement hors d’elle et elle est partie se verser un verre de whisky dans la cuisine. Je voyais qu’il valait mieux laisser passer l’orage, et j’ai essayé de rattraper le coup un peu plus tard en préparant des pommes de terre, mais elle m’a répondu qu’elle n’avait pas faim. J’ai retenté ma chance au moment d’aller me coucher, j’ai voulu la prendre par les épaules pendant qu’elle se brossait les dents, mais elle m’a repoussé avec violence, a recraché le dentifrice, et m’a dit que je la dégoûtais. Elle m’a envoyé dormir dans mon bureau, elle a claqué la porte du salon et j’ai déplié le clic-clac en soupirant. La situation s’annonçait mal, bien sûr, mais grâce à mon esprit d’à-propos j’avais au moins réussi à obtenir un sursis. Pour combien de temps ? Hélas. J’ai mis mon réveil à 5h et je me suis couché le cœur lourd. Dix minutes plus tard, Roger a gratté à la porte, je lui ai ouvert et il m’a rejoint sous la couette, les oreilles à l’horizontale, en proie à la plus vive anxiété.

177. Les femmes sont plus belles en province

Ce matin je me suis levé d’un bond à 5 heures, l’esprit vif, alerte, après une nuit difficile qui semble cependant m’avoir été de bon conseil puisque je me suis réveillé la tête pleine de projets. J’ai commencé par faire quelques tractions, puis je suis descendu prendre mon petit déjeuner au café, pour éviter de croiser Clémence et lui donner ainsi l’occasion de provoquer une dispute. J’ai préparé tous les documents, puis à 8 heures, afin de ne négliger aucune piste, j’ai appelé Agathe et j’ai tâté le terrain pour voir si peut-être elle regrettait son comportement de l’autre jour. Elle n’avait pas l’air très heureuse de m’entendre, mais je ne lui ai pas laissé le temps de parler et je lui ai dit que j’avais bien compris qu’elle ne voulait pas vivre avec moi et que ce n’était pas pour cela que je l’appelais, mais parce que je regrettais que l’autre fois, embarqués dans cette discussion sur la vie commune, nous en avions tout à fait oublié de parler de poésie comme nous en avions eu l’intention, et c’était bête ! j’étais assez convaincant et de fait je la sentais hésitante, elle me disait qu’elle ne savait pas trop, elle m’a dit qu’elle finissait plus tôt demain, elle avait des choses à faire mais peut-être qu’elle pourrait se libérer, elle m’a dit qu’elle me rappellerait ce soir ou demain matin pour me dire et j’ai raccroché en lui disant que je lui faisais des bises. C’était diable une excellente nouvelle et peut-être donc que tout n’était pas perdu de ce côté, mais pour aujourd’hui ce n’était pas là l’essentiel : il fallait maintenant s’occuper d’Edmond. Il est arrivé à l’Extérieur Quai à 8h30, et il a été très surpris, mais heureux de me trouver là car il avait des problèmes avec sa bonne femme en ce moment et ça lui faisait du bien de se confier un peu à un proche. Elle était en plein délire, elle s’imaginait je ne sais quoi et il en avait sa claque. J’ai eu l’air atterré car ce brave Edmond ne méritait vraiment pas ça, et ça me faisait tellement de peine de le voir si triste que je lui ai proposé, dans un mouvement généreux du bras, de faire la fête aujourd’hui ! et de se changer les idées, d’être fou pour une fois et d’arrêter de se laisser emmerder par les bonnes femmes. J’ai commandé une bouteille de rhum et il a tapé de la main sur le comptoir en guise d’assentiment, le pauvre diable n’avait vraiment pas la vie facile avec sa mégère et de verre en verre je le voyais se détendre et son visage s’ouvrir, nous chantions pour Mado, Caroline et Prune et pour toutes les Miss France d’Indre et Loire, nos propos étaient décousus mais c’était parce que nous nous sentions vivre, enfin, que c’était toute une chape qui tombait d’un coup et on avait l’impression d’avoir des ailes. À midi la bouteille était vide, le serveur nous a fermement conseillé d’aller faire un tour pour nous rafraîchir et nous nous sommes installés sur un banc avec quelques bouteilles. Edmond tenait le cap mais la vodka passait mal, il gardait le nez dans son gobelet tandis que je vidais discrètement mes verres dans le caniveau et nous étions ivres non pas d’alcool mais de vie, ce ballet des voitures et des bus autour de nous sur la place et cette foule bouillonnante qui entrait et sortait de la gare comme des bouffées d’oxygène dans un grand corps sain, Edmond hochait la tête et bredouillait que j’avais raison, il fallait bouger et voyager, et je me suis soudain tapé sur les cuisses et je lui ai dit qu’il fallait que nous partions en voyage nous aussi ! nous avions besoin de faire un break et pourquoi est-ce que nous ne nous paierions pas une petite virée à Nevers pour aller voir son frère ? j’étais plein aux as en ce moment et c’était moi qui régalais et il aurait tout, les pépées, les fringues, la roteuse, Merde ! Il fallait aussi s’amuser et Edmond roulait la tête, enthousiaste, en se mettant à brailler. J’ai attendu que nous soyons arrivés à Gare de Lyon pour lui fait vider cul sec le reste de la bouteille de vodka, je lui ai fourré son billet dans la poche et je l’ai traîné jusqu’au train pour Marseille. J’ai expliqué au contrôleur que mon père était faible et il m’a aidé à l’installer sur son siège. J’ai récupéré tous ses papiers, vidé le contenu de ses poches, tailladé avec application ses vêtements puis, en parvenant à coups de claques à lui faire retrouver un instant de lucidité, je lui ai fait signer la lettre et quand j’ai eu le paraphe je l’ai laissé se rendormir et je suis sorti en toute hâte car le train allait partir. Je lui ai fait de grands signes depuis le quai, mais malheureusement il dormait, j’ai jeté ses papiers dans la Seine et je suis retourné d’un bon pas à l’appartement, hardi et regonflé à bloc, car la chance manifestement avait tourné. C’était mon heure, maintenant.

178. La bonne volonté est toujours mal récompensée

L’opération d’hier a été une grande réussite, mais ici-bas il ne faut jurer de rien, se battre dans tous les sens et ne rien négliger. Aussi, comme Agathe, malheureusement – contrairement à ses promesses – ne m’a pas rappelé pour me dire si elle était oui ou non disponible pour me voir aujourd’hui, j’ai pris le taureau par les cornes et je suis allé l’attendre à la sortie de son travail. Elle a eu l’air contrariée de me trouver là et a regardé autour d’elle avec inquiétude, mais quand j’ai mis un genou à terre en ouvrant les bras, le manche à balai en éventail, pour lui déclamer mon poème :

Passe ton chemin, ô rancœur, Dans mon chalet il n’est pas de place pour toi, Car autour de toi tu ne sèmes que le malheur, Alors que mon cœur, je le sais, est fait pour la joie

elle a souri, impuissante, et a accepté d’aller boire un verre rapidement, elle devait passer chez le traiteur et récupérer un veston au pressing, mais je lui ai dit que la poésie n’avait pas d’heure ni de temps et qu’un beau poème valait tous les fers à repasser du monde, et elle s’est assise de bonne grâce au fond de la salle du petit café, où le panneau indiquant la direction des toilettes diffusait une douce lumière tamisée propre à favoriser les épanchements de l’âme. Je lui ai demandé quelles étaient ses lectures préférées parmi le panthéon mondial des poètes, et j’ai voulu savoir si elle avait reconsidéré son point de vue par rapport à mon projet de fonder une famille unie basée sur le respect mutuel et le partage des bien avec un homme comme moi, qui contrairement à son mari falot connaissait les femmes et était plus à même de lui apporter au quotidien non seulement l’amour et la fantaisie, mais aussi le plaisir des sens qui quoi qu’on en dise était la condition sine qua non d’une relation durablement épanouissante, car de fait j’étais pressé puisque même si c’était injuste il était fort probable que je me retrouve bientôt sans logement. Elle a éclaté d’un rire nerveux et s’est levée pour remettre son manteau, je lui ai dit qu’elle pouvait au moins répondre à ma première question sur les poètes ? mais elle a hoché la tête et m’a répondu en bredouillant que j’étais un cauchemar, et elle s’est dirigée vers la sortie. Son attitude avait tout de la rebuffade mais j’avais décelé néanmoins comme une forme de tendresse dans son sourire narquois et je me suis précipité dehors pour la rattraper. Il s’était mis à pleuvoir à verse et je l’ai trouvée affolée au milieu du trottoir à la recherche d’un endroit où s’abriter, j’ai couru vers elle et je l’ai prise par le bras pour l’amener sous le porche d’un hôtel de standing que j’avais vu un peu plus loin. J’avais un sourire désolé sur mon visage dégoulinant et elle m’a remercié, embarrassée, elle avait bêtement oublié de prendre son parapluie et elle était gênée par ses talons pour courir sous l’averse. Elle a regardé vers le ciel et m’a dit que ce n’était sûrement qu’une giboulée, et c’est vrai que la pluie s’était calmée déjà, elle soupirait, un demi-sourire aux lèvres en me regardant alternativement, moi et le manche à balai, que je tenais fièrement tel un sceptre sur le perron de l’hôtel, la porte coulissante derrière nous ne cessait de s’ouvrir et de se fermer, et je lui ai dit, voyant que sa crise de nerfs se calmait et que le courant passait mieux, que nous pouvions tout aussi bien puisque nous étions là rentrer à l’intérieur, je savais qu’elle faisait partie de ce type de femmes qui dotées d’un sur-moi disproportionné ont besoin d’une impulsion venant de l’extérieur pour céder aux désirs secrets de leur cœur, et à vrai dire j’étais désespéré et je me jetais à l’eau car ce soir j’allais peut-être me retrouver à la rue ! elle m’a regardé les yeux exorbités et m’a repoussé violemment en me traitant de mufle, il ne pleuvait presque plus maintenant, et juste au moment où je lui emboîtais le pas, le bras tendu, pour la rattraper, Clémence a débouché derrière le kiosque à journaux et s’est retrouvée nez à nez avec nous, juste à la sortie de l’hôtel. Elle nous a regardés éberluée et Agathe ouvrait la bouche pour lui dire quelque chose mais Clémence a poussé un cri de rage et s’est mise à me battre à toute volée avec son sac à main en me traitant de tous les noms. J’ai perdu l’équilibre sur le sol glissant, Clémence en a profité pour récupérer mon balai et Agathe anxieuse a voulu s’expliquer à nouveau mais Clémence l’a menacée du balai et elle a dû détaler vers le métro. Clémence s’est tournée vers moi, le balai dans une main et son sac à main dans l’autre et, le visage plissé dans une expression de dégoût, m’a dit que j’étais vraiment la pire des ordures et que j’étais un porc. C’était évidemment très exagéré, et en outre des badauds commençaient à s’attrouper autour de nous sous la bruine, il valait mieux éviter le scandale et j’ai couru vers l’appartement, avec Clémence à mes trousses.

179. Face aux grands périls, le salut n’est que dans la grandeur

Grâce à ma condition physique et aux talons hauts de Clémence qui l’handicapaient dans sa course, je suis arrivé le premier à l’appartement et j’ai eu le temps, pendant que Clémence montait bruyamment les escaliers, de me précipiter sur le chat Roger pour le prendre contre moi et le protéger de la furie aveugle de sa maîtresse. Elle est arrivée en nage, les cheveux collés sur le front et défigurée par une expression de démence. La course ne l’avait pas calmée et, jetant son sac à main et le manche à balai dans un coin de l’entrée, elle m’a dit d’un ton amer, en hochant la tête, qu’elle s’était vraiment trompée sur mon compte et que j’étais en-dessous de tout, faire ça avec une collègue et une amie, et qui plus est dans un hôtel à deux pas de son travail c’était ignoble, et c’est avec une horreur rétrospective qu’elle a repensé à tous mes mensonges et mon double jeu, autour du slip, de la morsure, et que le minimum, quand même, qu’on pouvait demander à quelqu’un c’était au moins l’honnêteté. À ces mots je n’ai pu m’empêcher de m’emporter à mon tour parce que c’était quand même un comble, et je lui ai répondu qu’en termes d’honnêteté je n’avais de leçons à recevoir de personne et certainement pas d’ELLE, qui était duplice et ourdissait et qui me menait en bateau depuis des semaines, il ne fallait pas qu’elle croie que j’étais dupe car je SAVAIS qu’elle avait des vues sur Suave et Poulet et qu’elle intriguait en sous-main pour se trouver des amants haut placés et que je ne serais pas le dindon de la farce parce que moi aussi ! j’avais droit à un peu de respect en dépit de mon absence de diplômes, j’étais exaspéré et je criais, j’ai ajouté que j’en avais assez de tout ce mépris et elle m’a répondu que j’étais taré et que c’était gonflé de ma part de chercher à retourner le problème alors que c’était bien moi et PERSONNE D’AUTRE qu’elle avait surpris en train de sortir de l’hôtel avec Agathe, et ce n’était pas pour y boire un verre ou parler de poésie et c’était ridicule de nier. Je suis tombé des nues, le chat Roger en a profité pour décamper dans son cageot et je lui ai dit que c’était complètement faux et qu’elle m’accusait à tort – j’avais certes couché plusieurs fois avec la propriétaire et envoyé son mari pour Marseille en lui faisant croire qu’il partait à Nevers voir son frère qui avait là-bas un cabaret, mais je l’avais fait essentiellement pour protéger le chat Roger, et concernant Agathe je n’avais rien fait d’autre que lui écrire des poèmes, effectivement, qui parlaient de la montagne et nous n’avions pas eu de rapports parce qu’elle était trop pure, et handicapée qui plus est par un sur-moi hors d’âge. Clémence me regardait les yeux exorbités, et elle remuait lentement la tête de droite et de gauche tandis que je la défiais du regard, sûr de moi, droit comme un i et fier du panache avec lequel j’avais défendu ma cause, elle m’a regardé encore un instant sans rien dire, puis j’ai vu sa mâchoire trembler et son corps se tendre tout entier, et dans un mouvement ferme du bras elle m’a montré la porte. Mon cœur a bondi dans ma poitrine mais ce ne fut que l’espace d’un instant, car à vrai dire cela faisait longtemps que la chose se tramait et je me suis dit Ça y est, elle est enfin arrivée à ce qu’elle voulait, et j’ai souri d’un air mauvais en allant chercher ma valise qui était prête depuis plusieurs jours déjà, et je me suis présenté devant la porte, ma valise à la main, affligé par tout ce gâchis mais enfin ! c’était ce qu’elle avait souhaité et je ne pouvais rien là contre. Clémence me regardait l’air un peu ahuri, étourdie, sa bouche était entrouverte et j’étais sûr qu’elle avait envie de m’infliger un dernier sarcasme aussi j’ai pris les devants, et, me plantant devant elle, un triste sourire esquissé sur mes lèvres tremblantes, je lui ai fait le salut militaire et, les larmes aux yeux, je suis sorti de l’appartement en claquant la porte.

180. Le troisième âge est l’avenir de l’homme

À l’issue de la dispute initiée et menée de main de maître par Clémence, je me suis donc retrouvé sur le palier, dévasté, et seul comme un agneau abandonné par les siens au milieu de la débâcle, le cœur lourd et le regard plombé se perdant dans l’océan de tomettes qui s’étalait à mes pieds. Quel désastre. Quelle ignominie. Peu de gens dans ma vie m’avaient fait autant de mal, si l’on accumulait toutes les horreurs que j’avais pu subir depuis mon installation avec elle. Dehors la bruine tombait, inlassable, et mouchetait les carreaux de la fenêtre du palier. J’ai inspiré profondément, et, priant Dieu qu’Edmond n’était pas revenu, je suis monté chez Rose. Elle m’a accueilli en larmes et est littéralement tombée dans mes bras, écrasant sa lourde poitrine molle contre mon torse tremblant. Son nez coulait et elle m’a appris, peinant à trouver ses mots au milieu des sanglots, qu’Edmond l’avait quittée, abandonnée pour aller en Grèce trouver des femmes avec lesquelles – c’étaient ses propres mots – il pourrait boire à bas prix et forniquer tout son saoul. Il lui avait laissé une lettre qu’elle avait reçue ce matin après une nuit d’angoisse, une lettre cruelle, vulgaire et crue, qui disait bien quel homme il était au fond de lui-même et dans quelle duplicité il avait vécu avec elle pendant toutes ces années. Elle m’a donné la lettre à lire et c’est vrai que ce n’était ni plus ni moins qu’un flot d’immondices, qu’il avait eu la cruauté en outre de taper à la machine pour mieux la blesser. Je n’ai pu retenir un gémissement face à tant de bassesse et nous nous sommes enlacés. Elle a vu alors ma valise et m’a regardé avec stupeur, et je lui ai dit, éclatant en sanglots à mon tour, que ma sœur m’avait chassé pour pouvoir avoir des relations sexuelles avec ses supérieurs hiérarchiques en vue d’obtenir une avancée de carrière plus rapide. Elle m’avait dit qu’elle avait envie de grandir et que les sentiments fraternels ne pouvaient plus avoir cours entre nous. Les temps étaient durs, il fallait faire des choix. Nos routes devaient se séparer. J’étais effondré et je lui ai demandé, le souffle court, si elle ne pourrait pas peut-être m’héberger ne serait-ce que pour la nuit – j’étais sans ressources, sans famille, sans amis, sans rien, nu comme un chiot et le cœur en lambeaux. Elle s’est blottie contre moi en caressant tendrement mon visage de sa main moite, et elle m’a dit que cela allait de soi, évidemment. Nous étions deux malheureux, abandonnés par les lâches et nous allions nous serrer les coudes. Elle a posé sa bouche chaude contre mon cou et je lui ai demandé si elle n’avait pas peut-être un fond d’alcool, car cela faisait beaucoup d’émotions et je me sentais faible. Du chahut s’est fait entendre dans l’escalier, quelqu’un montait et descendait les marches en faisant du tapage. Mon téléphone a sonné dans ma poche, mais à vrai dire j’étais trop bas pour répondre. Rose est revenue avec une bouteille d’eau de vie, et elle s’est empressée de nous servir un verre. J’ai posé ma main sur son épaule et nous avons pleuré, longuement, en silence.

RAPPEL DES ÉPISODES PRÉCÉDENTS (170-180) :

CLÉMENCE NE CESSE DE MULTIPLIER LES PROVOCATIONS VISANT À ME DÉSTABILISER, ET À PROVOQUER DES DISPUTES PROPRES À LUI SERVIR DE PRÉTEXTE POUR ME CHASSER. AUSSI, TOUT EN GARDANT UN CALME OLYMPIEN, JE POURSUIS ACTIVEMENT MES DÉMARCHES EN DIRECTION D’AGATHE ET DE LA PROPRIÉTAIRE EN VUE D’OBTENIR DE NOUVELLES SOURCES DE SOUTIEN SENTIMENTALO-FINANCIER, ET AINSI NE PAS ME RETROUVER À LA RUE. LA PISTE D’AGATHE SE RÉVÈLE DÉCEVANTE, PUISQUE CELLE-CI EN RÉALITÉ NE S’INTÉRESSE PAS À L’ART, N’ARRIVE PAS À SURMONTER SON SUR-MOI ET RESTE ENGONCÉE DANS UN MARIAGE INSIPIDE DONT ELLE SE CONTENTERA VRAISEMBLABLEMENT TOUTE SA VIE. QUANT À LA PROPRIÉTAIRE, SA RÉSERVE DE SENTIMENTS ET D’ARGENT EST GIGANTESQUE ET IL EST ÉVIDENT QUE NOUS AVONS TOUT POUR NOUS ENTENDRE. LE SEUL OBSTACLE EST SON MARI EDMOND, ÉROTOMANE INGAMBE ET SAOULARD, QUI, HEUREUSEMENT, PRIS DE BOISSON, EST MONTÉ AVEC MON AIDE DANS UN TRAIN POUR MARSEILLE EN CROYANT ALLER À NEVERS, ET A ÉCRIT À SA FEMME QU’IL PARTAIT FORNIQUER EN GRÈCE, ME LAISSANT AINSI LE CHAMP LIBRE. CLÉMENCE, JAMAIS AVARE DE FOURBERIES DUPLICES, UTILISE UN MALENCONTREUX CONCOURS DE CIRCONSTANCES POUR PRÉTENDRE QUE JE LA TROMPE, PROVOQUER UNE ÉNIÈME DISPUTE ET, DANS UN MOMENT DE COLÈRE, ME METTRE À LA PORTE DE L’APPARTEMENT AVEC MES AFFAIRES, METTANT AINSI FIN À PRÈS DE CINQ MOIS DE VIE COMMUNE ET D’AMOUR PARTAGÉ. JE N’AI D’AUTRE CHOIX QUE DE M’INSTALLER CHEZ LA PROPRIÉTAIRE, À L’ÉTAGE AU-DESSUS, QUI – ELLE AUSSI DÉLAISSÉE PAR UN ÉGOÏSTE – M’ACCUEILLE À BRAS OUVERTS. C’EST UNE PAGE DE MA VIE QUI SE TOURNE. JE VIS MAINTENANT À PARIS, JE NE SUIS PLUS COPISTE MAIS ÉCRIVAIN, ET JE SUIS L’AMANT D’UNE FEMME DE 60 ANS. UNE NOUVELLE VIE COMMENCE.