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Les pauvres, eux aussi, ont droit à l’amour (6/6)

Les Forges de Vulcain vous proposent, chaque mercredi de l’été, de découvrir un extrait du dernier roman de François Szabowski, « Il n’y a pas de sparadraps pour les blessures du cœur », lu par l’auteur à l’occasion de la soirée du 5 juillet 2013 à la librairie du MK2 Quai de Loire.

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Sixième extrait :

Les pauvres, eux aussi, ont droit à l’amour

 

La version audio :

 

La version texte :

Nous sommes restés un long moment sur le banc, Vera fumait maintenant cigarette sur cigarette en buvant régulièrement à la bouteille d’un air rêveur, et quant à moi j’étais encore sonné par la crise de larmes dont je venais d’être la proie, et je restais plongé dans mes pensées. Étais-je donc un pleurnicheur, moi qui avais passé ma vie à me battre, et, dans les derniers mois, avais même vécu l’innommable sans broncher, seul, abandonné de tous ? Je venais certes d’un milieu modeste, mais j’avais diable grandi sous un toit, avec une gazinière et un clic-clac, et rien ne m’avait préparé à la vie de misère et de crève-la-faim que j’avais menée depuis que j’avais été chassé de chez Rose – plus d’un, à ma place, se serait effondré, et ce n’est que quand Vera m’a demandé qui était Rose que je me suis rendu compte que je m’étais mis à parler à haute voix. J’ai bafouillé et je me suis excusé pour ces confidences, mais Vera m’a répondu qu’elle avait deux oreilles pour entendre, et que ma bouche, sinon à boire, me servait aussi à parler et que je pouvais fort bien poursuivre ce que j’avais commencé. J’étais en train de parler d’une certaine Rose, était-ce ma femme ?, ma grand-mère ?, était-ce peut-être une vache, étant donné que j’avais passé d’après mes dires mon enfance en compagnie de bovins ? J’ai soupiré et je lui ai répondu que Rose était un peu tout cela à la fois, puisqu’il s’agissait d’une femme âgée dotée d’un fort embonpoint, dont j’avais été l’amant pendant plusieurs semaines. Mais ce n’était pas là le cœur du problème, car à vrai dire, pour bien comprendre la série d’événements qui m’avaient amené à me retrouver à dormir dehors puis dans un squat avec des punks polonais en vivant de mendicité et de vols à la tire, dénués ou non de violences, perpétrés avec l’aide de deux jumelles de 12 ans, il fallait remonter un an en arrière, quand le CIRMEP, la grande entreprise régionale où je travaillais comme copiste, m’avait licencié à la suite de l’acquisition d’un photocopieur, et que je m’étais retrouvé à vivre en concubinage avec une ancienne collègue dépressive, elle aussi licenciée, dont j’avais acheté l’amour à coups d’anxiolytiques de contrebande. Vera a hoché la tête à l’issue de ma confession, et elle m’a répondu, en gardant quelques instants dans ses poumons la fumée de sa cigarette, que vu sous cet angle, mon aventure sexuelle avec la grand-mère et mon association de malfaiteurs avec des gamines de 12 ans s’expliquait en effet beaucoup mieux. Puis j’ai entendu un rire fuser, et dans mon état je n’étais pas en mesure de dire s’il venait de Vera, mais quand je me suis tourné vers elle, j’ai vu que c’était bien elle qui s’était mise à rire aux éclats. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de drôle mais Vera continuait à rire, et elle a fini par me dire que j’étais un sacré magouilleur. Il y avait de l’estime dans sa voix, j’ai vu qu’elle me regardait avec grand intérêt, encore secouée par les rires, ses yeux bleu vodka diffusaient la lumière comme un rayon de soleil à travers le trou de la serrure et j’ai dû détourner le regard car je me sentais repris par les vertiges. J’avais diable envie de lui dire que je ne magouillais pas et que je n’avais jamais fait que me battre, tout simplement, pour réussir à faire mon trou dans la vie, mais la nausée me reprenait à l’idée de devoir à nouveau me justifier, et je me suis assombri d’un coup. Vera a fini par cesser de rire, et est restée songeuse à me regarder en silence, puis elle a levé la bouteille de champagne qu’elle tenait à la main, et m’a demandé si j’avais envie de la terminer. Je l’ai regardée de la brume plein les yeux, puis j’ai fait oui de la tête, et j’ai fini la bouteille au goulot, d’un trait, en renversant la tête vers le ciel. Mais j’ai dû constater, déçu, que l’alcool n’avait plus d’effet sur moi. Le liquide coulait dans mon corps sans m’atteindre, comme dans un tuyau. J’ai jeté mollement la bouteille à l’eau, elle a fait plouf, et j’ai posé mes mains fatiguées sur le banc. J’avais trop subi, traversé trop de champs de ruines aux cendres fumantes qui m’avaient brûlé les pieds. Parcouru trop de mers houleuses, les oreilles meurtries par le vent de tempête qui n’avait cessé de cingler mon crâne lisse et docile comme un caillou. J’étais las, et la nausée ne me quittait pas à l’évocation de cette année de misères où les aléas ne m’avaient en définitive jamais laissé le temps de vivre. Qu’avais-je fait de ces douze mois ? Je les avais vécus comme le routier voyage, accumulant les kilomètres sans rien voir des paysages qu’il traverse. Ce n’était diable pas là la vie que j’avais imaginée ni que j’aurais pu me souhaiter et je parlais comme en transe à Vera des rêves qui m’agitaient, celui de pouvoir enfin me consacrer à plein au travail, celui de me sentir comme une fleur qui pousse, un chien qui se jette à l’eau et je n’étais pas non plus différent en cela des autres hommes que je rêvais moi aussi bien sûr de m’unir à une femme qui soit pour moi comme l’autre chaussette d’une même paire. J’en avais assez de me sentir dépareillé. J’avais besoin de trouver une femme qui me comprenne et aime boire de l’alcool, partage ma passion pour la poésie et les noix de cajou, était-ce là diable demander la lune ?, étais-je donc si exigeant ? Je balbutiais d’amertume et de rage, car j’avais vraiment l’impression que le monde des humains n’était pas fait pour moi. Je n’arrivais décidément pas à y trouver ma place, et je réalisais amèrement que j’avais été beaucoup plus heureux en définitive au contact des vaches, dans mon enfance, quand j’allais les rejoindre dans le pré qui jouxtait l’exploitation de mon père, où elles paissaient paisibles et que j’allais me lover contre leur flanc dans leur odeur chaude. Les vaches, elles, vivaient en harmonie et il y avait toujours assez de place dans le pré. Chez les humains c’était perpétuellement la guerre et on ne laissait pas sa chance à la différence, tout le monde devait se fondre dans le même moule et je n’étais visiblement pas au bon format puisque je ne cessais de me débattre et passais mes journées à recevoir des claques. Quand tout cela allait-il donc se terminer ? Où était la lumière ? Les mots m’entraînaient plus loin que de raison quand, profitant d’un moment de silence où j’avais baissé la tête pour reprendre mes esprits, Vera a posé sa main sur ma cuisse, et m’a dit, d’une voix ferme et sans équivoque, qu’au lieu de me servir de ma bouche pour parler, je ferais mieux de m’en servir pour l’embrasser. J’ai souri, surnageant un instant de ma détresse, et je me suis tourné vers elle pour poser un baiser sur sa joue, mais elle a levé les yeux au ciel, et m’a dit Pas là. J’ai haussé les sourcils, interdit, et avant que j’aie eu le temps de faire un geste, elle s’est avancée vers moi et m’a embrassé sur les lèvres. J’ai été envahi soudain par le nuage de son parfum, et je me suis évanoui.