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Prodromes et intuitions esthétiques à la forgerie

Prodromes et intuitions esthétiques à la forgerie

[Aux lecteurs qui veulent en savoir davantage sur notre maison, nous offrons un texte de Gregory Mion, un vulcain, inspiré par un tableau de Louis Le Nain]

À propos de Louis Le Nain : Vénus dans la forge de Vulcain (1641)

Ils sont venus de l’antipode du globe terrestre pour observer les phases de la création, car on leur a signifié, à ces personnalités olympiques, la « faisabilité » désormais avérée du magnum opus. À en croire les souffles de la rumeur officielle, on devrait enfin pouvoir accorder à la geste artiste pantomimique une faculté d’imbibition des substances plus ou moins secrètes du monde. C’est en tout cas ce qui traverse d’outre en outre ces esprits d’habitude sceptiques, douteux par nature et jaloux par hiérarchie, conscients des positions respectives qui leur sont allouées sur les escaliers branlants de la mythologie. Mais si l’autre ouvrier, tel qu’il le prétend et l’a fait bruire par sa domesticité, a fait violence à sa débilité physique pour donner à ses maquis de ferrailles la contenance d’une exactitude, passant de l’utilité des armes à la nécessité du véritable, alors on lui doit la révérence autant que l’hommage. On le sait fort en artillerie, c’est vrai, assez habile itou en d’autres déclinaisons de ce même souci de l’équipage guerrier, toutefois on ignore les coulisses de son talent fondamentalement créateur où la pratique d’une méthode est piétinée par l’injonction d’une nervosité impromptue. Aussi n’ont-ils pas manqué de plaisanter sur la patte folle du maître forgeron. Par le discours, ils en ont fait une excroissance rhétorique, une de ces médisances qui fonde un handicap sémantique quand la réalité d’un défaut physique atteint à peine un léger bouleversement de la syntaxe corporelle que l’on veut critiquer. Ils ont d’ailleurs été si gratuitement méchants avec ce prolétaire jupitérien qu’ils ont réussi à boursoufler les perfections dont ils s’estiment les dépositaires. Leur beauté supplémentée les a aveuglés sur les mérites de l’ouvrage d’art – hoc opus, hic labor est, c’est ce qu’ils ont oublié de valoriser en matière de façonnement esthétique, mais leurs oreilles ont été suffisamment excitées par les promesses de la Forge pour qu’ils s’ébrouent et se mettent en chemin vers le centre de la Terre, sous le volcan qui abrite l’atelier de forgerie dans lequel doit avoir lieu la transfiguration de la res extensa, et subséquemment la réforme de leur res cogitans. Et puis c’est l’occasion d’une vacance des altitudes dont on se lasse des pâmoisons trop répétitives. Les souterrains de l’artisanat ont leurs propres attractions, et celles-ci sont sans doute moins élémentaires que les bonheurs qu’on attrape à l’angle cotonneux d’un nuage ou au sommet d’une gibbosité qui enfle la poitrine d’une étoile. Le Forgeron s’est autorisé une vantardise métaphysique ? Eh bien qu’il joigne sa trompette arrogante à la preuve d’une prospérité !
Ils sont donc arrivés par un dédale de boyaux dans lesquels sont suspendues des grappes de fumées aux inquiétantes consistances. On dirait des viandes d’évanescence accrochées à des parois magmatiques, constamment en grillade à cause des températures qui sévissent en par là. Ils ont toussé maintes fois, craché bien davantage, tiré sur la corde de leur éternité avant de déboucher dans la centrale même de la Création forgeronne. Ils sont d’une humeur aléatoire, surtout la femme qui a dû faire tomber de ses vêtements pour ne pas crever de chaleur, ainsi que l’enfant qui l’accompagne et qu’on a dénudé par crainte d’une infection caniculaire. Des factotums leur ont désigné un fond de salle qu’un brouillard multicolore occupe et duquel émane, par-delà son manteau de poussières, la sonorité agressive d’un marteau qui agresse son objet. Un petit monsieur au torse brûlé se dévoue pour les conduire à l’architecte en chef même s’ils connaissent la route. C’est juste le protocole qui exige que les membres de la famille divine soient escortés jusqu’au terme de leur visite. On sait la répulsion caractéristique que cet endroit inspire malgré les cristallisations qui s’y déroulent. D’ailleurs, l’homme qui complète la liste des prestigieux visiteurs a le nez retroussé de dégoût ; sa barbe transpire et les pliures de son ventre engraissé accouchent d’un liquide odoriférant composé de sueur et d’arômes imprécis. Il veille d’un œil suspicieux sur ce qui semble être sa compagne et son fils, quoique nous ne puissions l’affirmer compte tenu des brouillards qui trompent les physionomies présentes. Ceci étant, ce triangle d’excursionnistes, indépendamment de ses souffrances passagères, se distingue des complexions humaines qui peuplent cette basse-fosse de la planète ; ils sont altiers alors que les autres s’échinent à époustoufler les cheminées, les cratères de braises ainsi que les matériaux qu’ils ont le devoir d’informer au sens strict du terme, sinon au sens aristotélicien pour ceux d’entre nous qui apprécient ce genre de détail. Ce sont des dieux qui sont entrés ici, mais ce sont paradoxalement des tempéraments attentistes dans la mesure où leurs créations relèvent du « naguère » alors que ces mécaniciens des choses, en dépit de leurs désavantages, continuent de formuler la variété de l’outillage cosmique. Ce sont eux qui assistent le grand Forgeur dans son dessein, ce sont eux également qui le soutiennent lorsque ses transports le tarabustent.
Après une courte marche pendant laquelle ils ont détissé les soies des brumes charbonneuses, ils sont parvenus au chevet de l’enclume où le monde entier se dessine. Vulcain les a salués d’une moitié d’écartèlement de bouche, suivie d’un clin d’œil qui tient plus de la concomitance musculaire que de la volonté. Son marteau bat une chamade autrement moins surfaite que ces bienséances. Il est en train d’accorder la morphologie du métal au modèle du vivant. Il est pour ainsi dire en pleine alchimie, ne cherchant pas à sauter les qualités chromatiques qui vont du noir au rouge en passant par le blanc. S’il lui est arrivé jadis d’exagérer les temps d’adaptation de ses entreprises, il avoue volontiers aujourd’hui que son œuvre en est au stade de la « noirceur » alchimique et que celle-ci tend peut-être à progresser. Il est au courant du dénigrement dont il est la cible, cependant il n’accorde à ces atrocités verbales qu’une attention minorée. Ce qui le préoccupe, c’est la possibilité d’une déviation dans l’ordre des causes. Il souhaiterait démontrer que le schéma de la nature est en avance pour la simple raison que la nature aurait sauté quelques étapes cardinales de son conditionnement. Cette ambition critique, il ne l’a évidemment pas communiquée aux instances antédiluviennes du bâtissage tellurique. Par l’intermédiaire du petit bout de fer qu’il afflige de son marteau, il entend impressionner les témoins qu’il a priés de venir, non seulement afin de récupérer les faveurs sentimentales de l’ingrate déesse, mais encore dans le but de rapatrier en sa personne la confiance décisive qui lui a fait récemment défaut. Par conséquent, le voilà tout à son harassement, tout à son élaboration des principes de la génération et de la corruption. D’une voix curieusement flûtée, il demande à ses examinateurs de prendre place sur les rochers qu’il a taillés afin d’en constituer des sièges. L’un d’entre eux est percé, il le dédie à l’enfant au cas où ce dernier aurait de pressantes vidanges à effectuer. Car Vulcain, n’ayons pas peur de le dire, ne se fait pas de fantasmagories sur ses congénères ; il discerne parfaitement la divinité de l’humanité, et il n’ignore pas que les enveloppes divines ont des besoins similaires aux contenants anthropomorphes. Du reste, les dieux et les hommes ont la même apparence, c’est pourquoi ils partagent un certain nombre de phénomènes à l’exception spécifique de la mort.
La scène à laquelle on assiste illustre maintenant la tautologie excessivement performative de la légende : le Forgeron forge, les témoins témoignent, et c’est au gré de ce caprice grammatical au demeurant plutôt ordinaire que se réalisent les besognes de l’art.

Gregory Mion

[Image : Louis Le Nain [Public domain], via Wikimedia Commons.->http://commons.wikimedia.org/wiki/F…]