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Quand tu saignes, éloigne-toi des vautours (3/6)

Chaque mercredi de l’été, découvrez un extrait du dernier roman de François Szabowski, « Il n’y a pas de sparadraps pour les blessures du cœur », lu par l’auteur à l’occasion de la soirée du 5 juillet 2013 à la librairie du MK2 Quai de Loire.

 

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Troisième extrait :
Quand tu saignes, éloigne-toi des vautours

 

La version audio :

 

La version texte :

Je suis sorti passablement mal en point des multiples étreintes que Rose, dans sa furie, m’a infligées hier au sortir de mon entrevue avec Jules, et si sur le plan financier je peux désormais envisager l’avenir avec plus de sérénité, il est bien évident que la question érotique, et celle de mon nécessaire approvisionnement en alcool, est loin d’être réglée. Étant donné qu’il me sera sans doute difficile d’amener Rose à assouplir sa vision des choses, et que je ne peux pas non plus aller à chaque fois m’isoler au square quand Rose me manifeste ses désirs, j’ai donc décidé d’agir, et je suis allé le lendemain à l’épicerie, la pharmacie puis chez l’armurier faire l’acquisition d’une flasque, d’une sonde et d’un étui holster. Le système est simple : l’étui holster, se fixant sur la poitrine, est au format de la flasque, dans laquelle puise la sonde que je fais courir le long de mon cou jusqu’au pourtour de l’oreille, et qui peut ensuite se dissimuler aisément au milieu de la chevelure. Un simple petit mouvement des doigts dans la région de l’oreille, pouvant passer pour un grattement, me permet ainsi de récupérer le tube que je peux relier discrètement à ma bouche quand le besoin s’en fait sentir. C’est rudimentaire, mais cela fonctionne. Le seul défaut évidemment est que cela m’oblige a porter des pulls à col roulé l’hiver, que je peux remplacer par des foulards l’été, à moins que d’ici là je ne trouve un autre système, l’idéal étant bien sur de ne pas avoir à me dévêtir pendant l’étreinte. Rose de fait s’est montrée surprise de ma soudaine pudeur quand elle m’a à nouveau entrainé dans la chambre peu après mon retour, mais je lui ai répondu en riant que cela n’avait rien à voir avec la pudeur et que j’avais tout simplement pris froid la veille à cause des aléas du climat. Elle n’a sur le coup été qu’à moitié convaincue, mais elle a vite compris où était son intérêt dans l’affaire, et j’ai de fait passé les deux derniers jours affalé en caleçon et pull à col roulé dans le canapé du salon à regarder la retransmission du championnat du monde de patinage artistique avec Rose, tout en puisant régulièrement le pastis allégé dont j’avais rempli ma flasque. Rose évidemment était ravie de ma présence, elle qui a vécu si longtemps avec un mari volage passant ses journées dehors à la recherche de filles de joie bon marché, mais c’est vrai que ce système de perfusion alcoolique a aussi tendance à me plonger dans un état de relaxation extrême, pas toujours propice à l’exécution des tâches sexuelles auxquelles Rose veut m’astreindre, et elle a poussé un grognement déçu quand, à sa troisième tentative, mon corps face à ses élans est resté coi. J’ai observé depuis une forme de refroidissement dans son comportement, et l’après-midi de mon deuxième jour de pause, en me voyant assoupi bouche ouverte devant une compétition d’haltérophilie, Rose s’est raclé la gorge, et, en s’essuyant les mains dans son tablier, m’a dit qu’elle était surprise de ne pas m’avoir vu travailler depuis que je m’étais installé chez elle. Elle m’a demandé si j’avais peut-être quelque chose en vue ? Je me suis rehaussé avec difficulté dans le canapé, et je lui ai répondu, la bouche pâteuse, que j’avais deux romans sur le point d’être publiés et qu’il ne servait à rien de s’agiter comme un phoque ; les publications suivaient leur cours et, avec les ventes, l’argent n’allait pas tarder à tomber. Elle a alors plissé les yeux et m’a dit qu’elle croyait pourtant – je le lui avais dit moi-même – qu’écrire ne rapportait pas assez d’argent et que les écrivains étaient tous obligés d’avoir un autre métier. J’ai haussé les sourcils, surpris par son aplomb, et je lui ai dit en ricanant qu’elle savait que c’était la crise et que sur le marché de l’emploi tout était bouché – le plus simple, à vrai dire, était d’écrire non pas un roman tous les trois ans comme le faisaient la plupart des plumitifs, mais quatre, cinq romans chaque année. C’était aussi simple que ça. Elle a secoué la tête, interloquée, et m’a demandé pourquoi alors je n’écrivais pas. J’étais mal réveillé de ma sieste et tout cela commençait sérieusement à me fatiguer, aussi j’ai poussé un long soupir et, tournant mon regard vers le mur, je lui ai dit qu’il n’était pas facile de se concentrer sur un travail intellectuel quand on avait en même temps à se préoccuper des besoins matériels – je ne voulais pas être cruel, mais enfin la condition des artistes lui était tout à fait étrangère, elle qui avait toujours vécu dans l’aisance en trimant 40 heures par semaine en échange d’un traitement mensuel fixe. Psychologiquement, ma situation était pénible, sans parler du fait que j’avais été chassé par ma sœur après des mois de maltraitance, ma voix s’est embrouillée et en voyant les larmes perler à mes yeux Rose s’est radoucie enfin et m’a dit que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire, et, posant sa main sur mon torse, elle a ajouté en tremblant que si je voulais, elle pourrait, peut-être, me prêter un peu d’argent. Mon cœur a aussitôt bondi d’indignation en entendant parler de prêt, et je lui ai répondu sèchement que j’étais totalement oppose à l’usure, ce procédé inique et malhonnête qui oppressait le peuple, et que pour des raisons politiques je ne pouvais accepter que les dons. Il y avait un moment où il fallait arrêter de se laisser faire, tant de siècles d’exploitation c’était marre et j’ai brandi l’index en disant que je ne me laisserais pas sucer le sang par une parasite du troisième âge, mais Rose, le visage soudain écarlate, s’est mise à monter sur ses grands chevaux et a haussé la voix en chevrotant pour me dire qu’il ne fallait tout de même pas exagérer et que ce n’était pas correct de ma part de traiter une vieille femme comme ça alors qu’elle m’hébergeait et me préparait du lapin. Je voyais Rose en sueur en train d’agiter les bras et je sentais que la situation s’envenimait, une brusque nausée a roulé dans ma gorge et j’ai pensé qu’il valait mieux déguerpir au plus vite, aussi j’ai enfilé un pantalon en deux temps trois mouvements et j’ai claqué la porte en sortant pour me soustraire à ses cris.