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Ce n’est pas avec des courbettes qu’on survit dans la jungle (5/6)

Chaque mercredi de l’été, découvrez un extrait du dernier roman de François Szabowski, « Il n’y a pas de sparadraps pour les blessures du cœur », lu par l’auteur à l’occasion de la soirée du 5 juillet 2013 à la librairie du MK2 Quai de Loire.

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Cinquième extrait :
Ce n’est pas avec des courbettes qu’on survit dans la jungle

 

La version audio :

 

La version texte :

J’ai reflué vers l’avenue de Clichy, où je suis tombé sur la joyeuse compagnie de punks polonais, qui disait vouloir profiter du beau temps et se dirigeait vers Beaubourg pour aller y retrouver, à ce que j’en comprenais, des compatriotes qui traînaient dans le quartier. Je ne me suis pas fait prier pour les accompagner, et nous sommes descendus comme un fleuve en crue vers le centre de la ville, en un convoi bruyant qui occupait toute la largeur des trottoirs. Nous étions de belle humeur et particulièrement chatoyants tant il est vrai que l’ivresse du lever est la plus pure, et c’est en poussant de grands cris que nous avons rejoint les autres Polonais qui s’étaient répandus sur le sol pentu de l’esplanade de Beaubourg. Nous n’avons pas tardé a nous déplacer vers la fontaine située sur le coté du bâtiment pour que les bêtes puissent s’ébrouer dans l’eau fraîche, et nous nous sommes installés sur les marches au pied de l’église Saint-Merri. Les Polonais de l’autre groupe se sont révélés d’aussi gais lurons que les premiers, et j’ai été rapidement à tu et à toi avec eux tant ma technique de mime, alliée aux quelques mots de polonais qu’ils m’avaient appris la veille, était visiblement pour eux source de grande distraction. Ils se sont mis à m’appeler « Franek », qui dans leur langue est un diminutif affectueux de François, exprimant par là qu’ils m’avaient définitivement adopté, et ils se sont fait également un devoir d’essayer d’enrichir mon vocabulaire en me faisant notamment répéter plusieurs fois l’expression « courva match », qu’ils utilisent effectivement à tout bout de champ, et dont la polysémie est gigantesque, puisqu’elle permet visiblement d’exprimer tout autant la colère et la joie que la surprise et l’évidence. Le soleil tapait, l’alcool coulait, les chiens aboyaient au milieu des touristes qui défilaient devant nous d’une lente démarche d’hippopotame, et c’est donc avec une grande tristesse et un juste courroux que nous avons accueilli les provocations du groupe de gitans venus uriner dans la fontaine et qui n’ont pas tardé à se plaindre de l’affection maladroite de nos chiens fougueux, prétexte futile à l’engagement d’une rixe qu’ils semblaient appeler de leurs vœux et devant laquelle nous n’avons pas jugé honorable de nous dérober. La lutte était déloyale puisque les gredins ont tout de suite sorti des couteaux, mais le nerf de bœuf de Bolek a fait des miracles, secondé par le poing américain de Marek, et les lâches n’ont pas tardé à être désarmés de façon à ce que s’engage au milieu des aboiements des cabots un corps à corps plus conforme aux lois de l’honneur, au cours duquel, désinhibé par la chaleur et l’ivresse, j’ai fait preuve d’une belle vitalité en bourrant de coups de pied rageurs les nuques, reins et abdomens des adversaires que mes camarades avaient réussi à mettre au sol. L’arrivée des forces de l’ordre accourues peu après a marqué la victoire finale de nos troupes, et c’est en poussant des hurlements de triomphe que nous avons détalé dans les lacets du Marais, avant de rejoindre plus tard dans la journée les voies ferrées de Pont-Cardinet, où nous avons passé plusieurs heures, hilares, un carton de bières à nos pieds, à jeter des pierres sur les trains.