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“The Dictator” : une dangereuse mascarade, par Fernand Bloch-Ladurie

L’historien Fernand Bloch-Ladurie a vu le dernier film de Sacha Baron Cohen et il nous fait part de son avis éclairé.

“The Dictator” : une dangereuse mascarade, par Fernand Bloch-Ladurie

L’historien Fernand Bloch-Ladurie a publié, aux Editions Aux forges de Vulcain, la biographie de Georges-Guy Lamotte, le penseur socialiste de la « quatrième voie », l’inventeur du collectisme, l’éminence grise qui fut derrière les carrières de François Mitterrand, Bernard Tapie et Michel Sardou.

Si vous voulez en savoir davantage sur ce livre, rendez-vous sur cette page.

Notez aussi que les Editions Aux forges de Vulcain organisent une soirée en l’honneur de Monsieur Bloch-Ladurie et de son livre le jeudi 28 juin, à 19h30, au Labo de l’édition, près de la place Monge. Pour en savoir plus,rendez-vous ici..

Parallèlement à ses travaux de recherche, l’historien Fernand Bloch-Ladurie anime un blog, réceptacle de ses réflexions sur la marche du monde. Afin d’aider cet auteur (injustement ostracisé par les médias dominants) à diffuser sa pensée, nous allons désormais régulièrement ouvrir nos colonnes à ses tribunes.

Le texte qui suit a initialement été publié sur cette page.

On demande toujours : quel monde laisserons-nous à nos enfants ? Mais je vous demande : quels enfants laisserons-nous au monde ? Des enfants qui ne savent plus distinguer le réel de la fiction à cause d’humoristes inconscients ? Trop d’humour tue l’humour ! Et puis, quel intérêt à créer ces personnages de fiction pour dénoncer des vices réels, en jouant sur l’incapacité des individus d’user de leur bon sens pour éviter d’être abusés ?

“The Dictator” : une dangereuse mascarade, par Fernand Bloch-Ladurie

L’année scolaire touche à sa fin, tout comme la séquence médiatique qui a vu le retour au pouvoir du parti socialiste. Je corrige les dernières copies tout en poursuivant des discussions téléphoniques régulières avec les différents membres de cabinets dont j’ai eu le privilège d’être le professeur. Tout juste débarqués du Conseil d’Etat, ils atterrissent dans tel ou tel ministère, et se tournent naturellement vers moi pour glaner les fruits de mon expérience, mes conseils avisés sur les codes vestimentaires de la haute administration, sur les convenances propres aux tables renommées, et sur les députés qu’il faut fréquenter car leur bureau a un balcon qui permet de fumer une cigarette – enfin, toutes ces choses qui font l’essentiel de la vie d’un haut fonctionnaire, se vêtir, se nourrir et fumer. Je reçois leurs appels angoissés, alors qu’ils se préparent à leur première journée de bureau – moi-même assis dans mon large chesterfield, un verre de Lagavulin tournant dans ma main, la larme à l’oeil, me remémorant les conseils que Georges-Guy Lamotte m’avait transmis : comment se faire inviter au Bristol, comment laisser traîner son oreille au cercle mixte des armées, pour apprendre que tel ministre est d’une moralité douteuse, comment se faire inviter à la garden party de l’Elysée… Et, en même temps, sur mes genoux, je vois une pile de copies de mes élèves de Sciences Po, que j’aimerais coller juste pour avoir le privilège de les garder une année de plus, assis, en silence, à mes pieds (l’estrade du futur amphithéâtre Richard Descoings est très haute), à boire mes paroles, pour me les ressortir, avec le moins d’altération possible, lors des partiels. Que deviendront-ils, ceux qui viennent de composer sur des sujets comme “Identité et différences du tweet en république” ou “permanences et continuités du vote ségoléniste à la Rochelle” ? Seront-ils conseillers d’Etat, plumes, conseiller technique économie au ministère des armées (ou conseiller militaire au ministère de l’économie, c’est pareil) ? Je ne peux rien leur souhaiter de mieux, de plus beau, de plus achevé – ni de plus signifiant. Sauf, peut-être d’enseigner à Sciences Po.

Une sortie cinéma qui tourne mal

Ainsi donc, l’année s’achève, les jours se font plus longs, les jupes plus courtes, les garçons moins timides, les jeunes femmes, toujours, font preuve de pruderie, mais ont devine sourdre les flots du désir de leurs coeurs palpitants. Profitant de ce parfum de vacances, certains élèves m’ont proposé de les accompagner à une avant-première cinématographique. Après avoir vérifié que les étudiantes japonaises de Noël Herpe étaient de la partie, je retrouvais ce bataillon de jeunes gens fous au Grand Rex, où nous fûmes reçu par ce que je pris d’abord pour un obscur dictateur arabe, Aladeen. Quand mes élèves me proposèrent de me dire qui était Aladeen, je les interrompis (c’est mon rôle de pédagogue) en plaçant mon doigt sur leurs bouches pulpeuses et leur avouais : vous savez, mes enfants, je suis professeur à Sciences Po, je connais donc tous les chefs d’Etat du monde – je sais donc très bien qui est cet Aladeen qui nous reçoit ce soir. Je pensais sans doute que ces élèves, convaincus de la défense enflammée que j’avais faite en classe, pendant six heures, du “Serment de Toubrouk” de mon ami Bernard Henri-Levy, m’emmenaient voir la suite de ce chef d’oeuvre, ou un documentaire sur ce chef d’oeuvre.

Il n’en était rien.

Après quelques minutes, je compris que cet Aladeen n’existait pas, qu’il n’était autre qu’un obscur comédien britannique, amuseur public du nom de Sacha Baron Cohen, spécialisé dans les mystifications de toutes sortes, raciste et vulgaire. L’homme s’en était pris, avant, aux Kazakhs – puis aux Autrichiens. Voilà qu’il s’en prenait, alors qu’ils ne peuvent se défendre, aux chefs d’Etat arabes et à leur goût du luxe, certes parfois excessif, mais rendu nécessaire par le besoin d’inspirer à leurs peuples un sentiment de fierté, sans lequel, les psychologues le savent bien, la vie terrestre est infernale. Croyez-vous que ce soit de gaîté de coeur que ces hommes qui, pour grands qu’ils soient, sont des hommes de chair et de sang, s’habillent en costumes extravagants, mêlant l’or, le vert, le diamant, le velours, la peau de léopard, la peau d’ours, l’hermine, le croco rouge et le satin ? Non, s’ils n’avaient pas besoin de tenir en respect ces foules, qui ne sont pas encore mûres pour la démocratie, ces hommes porteraient, tel Gandhi, la traditionnelle couche-culotte indienne. Mon assistant me dit que ce n’est pas une couche-culotte mais un “dhoti”. L’erreur est humaine. Et puis, c’est un détail qui ne change rien à ma démonstration.

Une farce raciste et xénophobe

Car on me dit : mais ce Sacha Barton Cohen, en se grimant en dictateur, fait oeuvre de satiriste. Certes, je vois les vices qu’il pourfend. Mais regardons les vices qu’il promeut, encourage, nourrit, célèbre – le plus grave de ces vices étant : la confusion. Car est-ce vraiment de cela dont nos démocratie ont besoin à l’époque où Ségolène Royal est vaincue à la Rochelle par un dissident socialiste (sans doute l’évènement politique majeur de ces trente dernières années) ?

On demande toujours : quel monde laisserons-nous à nos enfants ? Mais je vous demande : quels enfants laisserons-nous au monde ? Des enfants qui ne savent plus distinguer le réel de la fiction à cause d’humoristes inconscients ? Trop d’humour tue l’humour ! Et puis, quel intérêt à créer ces personnages de fiction pour dénoncer des vices réels, en jouant sur l’incapacité des individus d’user de leur bon sens pour éviter d’être abusés ? Non, sous des dehors innocents, ce “Dictateur” est la plus pernicieuse des fictions, qui ébranle l’ordre même du réel.

Une vengeance juste n’est pas juste une vengeance

Bien sûr, nous sommes en démocratie, et il ne me viendrait pas à l’esprit de prôner un retour à la censure. Cela étant, j’ai évoqué l’affaire auprès du cabinet de Madame Filipetti. Et tout me laisse croire que la commission de classification des films va désormais être un peu plus stricte, quand il s’agira de classer ces fictions prétendument innocentes qui, en fait, sèment les ferments de l’anarchie et de la confusion. En outre, un des élèves se gaussa ostensiblement du fait que ‘javais dit, en toute bonne foi, que je voyais très bien qui était cet Aladeen. heureusement, rentré chez moi, sous mon verre de Lagaluvin, je retrouvais sa copie, et, la couvrant de remarques assassines, je le recalais, évitant ainsi à notre nation qu’un personnage d’une moralité si douteuse finisse conseiller technique au cabinet du premier ministre. Privé de cette voie royale qu’est l’ENA, ce malotru, qui n’a eu de cesse au cours de cette soirée de rappeler ma méprise à Madoka et Akira, les deux étudiantes japonaises avec lesquelles je m’entretenais (et qui m’écoutaient dévotement), ce malotru finirait certainement professeur d’histoire en ZEP, où il ferait certes des dégâts, mais, heureusement, pas sur les enfants des conseillers techniques des cabinets ministériels qui ont bien mérité, en échange de leur dévouement, de ne pas exposer leurs enfants à l’enseignement dispensé dans nos ZEP. Passons.