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Une critique d’ »Un rêve de John Ball » de William Morris, dans la Pall Mall Gazette

Recension anonyme, Pall Mall Gazette, 16 mars 1888, xlvi, 3.

Une critique d’"Un rêve de John Ball" de William Morris, dans la Pall Mall Gazette

Les rêves ont le don d’être fantasques et décevants. Ils passent de l’été à l’hiver, de la comédie à la tragédie, de l’allégresse au désespoir, dans un froissement de baldaquin. Nous ne pouvons nous plaindre, par conséquent, lorsque le Rêve de John Ball de M. Morris se change tout à coup d’un roman en une conférence ; et pourtant nous ne pouvons que déplorer cette transformation. Car le roman est délicieux, mais la conférence est banale. Un exposé d’histoire économique d’un point de vue socialiste ne devient pas plus lumineux ni plus impressionnant du simple fait d’être exprimé sous la forme d’une prophétie, et ponctué d’exclamations de surprise. Pour ceux qui connaissent déjà cette interprétation des événements, la Petite histoire du peuple anglais de M. Morris ne parvient qu’à être ennuyeuse. Ceux pour qui, au contraire, cette doctrine est une découverte, ne la trouveront guère compréhensible ni convaincante. Un simple exposé méthodique leur conviendrait davantage. Mais le roman — ah, c’est une autre histoire ! Quant à lui, il est d’une vision et d’une exécution divines. Rien ne saurait être plus simple que son argument. Le rêveur rêve qu’il se trouve dans un village du Kent une après-midi d’été, il y a cinq cent ans. Sur la place du village, il entend le prédicateur itinérant John Ball, récemment libéré de la prison de l’Archevêque de Canterbury, s’adresser aux paysans révoltés et attribuer les malheurs de l’époque au fait que « les méchants n’ont peur de rien, que les bons n’osent rien, et que les sages ne se soucient plus de rien ; que les saints du ciel endurent tout cela ». Son discours est interrompu par l’approche d’un régiment d’arbalétriers et d’hommes d’armes, menés par le shérif et quelques chevaliers. Les paysans, parmi lesquels il y a maints vaillants archers, se préparent à les recevoir chaudement et, après une lutte intense, obtiennent la victoire. Les morts sont portés à l’église du village, tandis que les vivants se préparent à marcher sur Londres le lendemain ; et tout au long de la nuit d’été, John Ball et le rêveur montent la garde dans le chœur, auprès des corps amis et ennemis. C’est maintenant que le rêve se transforme en une conférence prophétique, accueillie par John Ball comme un message du « fils du roi des cieux ». Le lune se couche et le soleil se lève, et le rêveur achève ainsi sa prophétie :

« Alors ces usages, qui sont folies à tes yeux, mais que les hommes qui ont vécu entre ton époque et la mienne ont regardé comme sages, et gage de stabilité, sembleront à nouveau des folies ; pourtant, parce que les hommes auront vécu si longtemps avec ces usages, ils s’y agripperont, aveugles et terrifiés ; et ceux qui voient, qui ont suffisamment conquis leur peur, et préfèrent œuvrer pour la venue du jour qui approche plutôt que de se perdre dans le rêve qui faiblit — ces hommes seront raillés, calomniés, torturés, assassinés par les aveugles et les peureux : la lutte, dans ces temps, sera terrible et redoutable, bien des fois les sages échoueront, et trop souvent, les vaillants perdront cruellement espoir ; les régressions, les doutes, les dissensions entre des amis ou des compagnons qui n’auront plus le temps de se comprendre l’un l’autre au milieu du vacarme, alourdiront bien des cœurs et entraveront la marche de la Compagnie et de ses Légions : pourtant, toutes ces souffrances finiront par amener le but convoité, jusqu’à ce que nous tenions pour folie ce que tu tiens pour folie, et que ton espoir soit notre espoir ; alors — le Jour sera venu. »

Rien ne saurait être plus délicieux que la peinture de ce hameau du Kent par M. Morris, rien plus évocateur, parmi toutes ces rêveries, que sa description de la bataille. En prose, pas moins qu’en poésie, M. Morris a le génie de conjurer les belles choses. Sa prose, si elle n’est pas tout à fait exacte au regard des règles énoncées par les traités de composition, est un outil littéraire à la fois puissant et flexible. Il traite le langage comme un matériau plastique, qu’il faut pétrir, et non mouler ni ciseler. On identifie clairement l’influence, ici et là, des sagas que M. Morris a étudiées avec tant d’ardeur. Le livre met également à profit ses qualités poétiques sous la forme d’une chanson pleine d’entrain chantée par les hallebardiers du Kent, avec ce refrain :

L’arc est bandé au pré aux lys
Entre le chêne et l’aubépine.

« Tandis qu’il chantait, écrit le rêveur, je voyais des forêts passer devant mes yeux, de véritables forêts : pas ces clairières, ces pelouses délicates qui ressemblent à des parcs, mais des fourrés sauvages et enchevêtrés, des landes et des plaines désertes, graves sous les rayons du matin, sinistres quand le vent du soir se lève et que la pluie tombe toute la nuit. »

Un frontispice de M. Burne-Jones illustre le distique :

Quand Adam bêchait et Ève filait
Qui était alors le gentilhomme ?

Malgré toute sa grâce, le dessin suggère une autre lecture.

Qui était alors le fermier ?

On ne peut en effet rien imaginer de plus incompétent que la manière dont creuse le vénérable ancêtre des jardiniers. Sa bêche n’est primitive qu’au sens où elle est inefficace.

 

William.Morris.John.Ball