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La maladie de Narcisse #viedeléditeur

Deuxième épisode: de la difficulté d’amener les chercheurs et universitaires à écrire des essais.

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Les Forges sont une maison généraliste – nous publions autant d’essais que de fictions. Mais nous recevons par la poste environ un essai pour trente romans. Trouver de bons essais est difficile. Et cette difficulté est de deux genres – à l’image des essais, qui peuvent être classés en deux catégories, les essais qui défendent des positions, et les essais qui diffusent des connaissances. Faisons aujourd’hui un sort aux essais qui diffusent des connaissances.
Commençons par une petite histoire.

Il y a de cela quelques années, je fus invité avec un ami à un colloque de sociologie du théâtre pour y faire une communication. Nous n’étions pas habitués à cet exercice et n’en menions pas large. Les organisateurs du colloque avaient renoncé à avoir du public si bien que tous les chercheurs étaient autour d’une grande table ovale et que, de public, il n’y en avait pas. Nous prîmes la parole les premiers, tremblants de peur. Nous avions particulièrement soigné notre présentation, qui fut bien accueillie. Nous pûmes donc nous détendre.

Après nous, ce fut une suite de conférences où chaque intervenant avait, semble-t-il, particulièrement veillé à ce que son propos ne puisse être saisi par aucun des autres convives. Heureusement, les chercheurs sont des gens très polis et chacun a attendu son tour pour pouvoir parler. On eut dit une suite de soliloques.

Enfin, avant une pause bien méritée, une dernière intervention s’acheva avec gravité par cette affirmation, portée avec conviction par une petite voix, d’abord frêle, puis, peu à peu, puissante : « Et puisque l’étude des pratiques professionnelles théâtrales dans des périodes de transitions politiques impose de mobiliser des méthodes empruntées à plusieurs disciplines universitaires, je propose la création d’une nouvelle discipline universitaire, que j’ai décidé de baptiser : LA TRANSITOLOGIE. »

Etait-ce la fatigue accumulée de plusieurs nuits blanches épuisées à finir notre communication, à travailler sa limpidité, à vérifier chaque donnée ? Le fait est que c’en était trop et, brisant le silence convenu, nous éclatâmes d’un grand rire. Bon, bien sûr, mon collègue et moi nous attirâmes les regards courroucés de l’entière assemblée et nous glissâmes sous la table, cherchant un bout de tapis sous lequel nous aurions pu nous cacher et cuver notre franche rigolade.

Notez que, après vérification, il s’avère que ce chercheur n’avait pas inventé ce mot et que d’autres avaient déjà eu cette idée. La transitologie existe. Elle est vivante. Elle a ses traditions, ses usages, ses lieux de culte, son hymne, son drapeau, sa monnaie et aussi son équipe de foot. Et, pour bien clarifier les choses, la transitologie étudie le passage d’un régime autoritaire à la démocratie (et non, comme certaines rumeurs malveillantes s’acharnent à le soutenir, l’étude du passage des aliments de l’estomac à l’intestin grêle).

Cela étant, cette histoire est assez révélatrice d’une difficulté qui surgit souvent quand on propose aux chercheurs de travailler à un livre à destination d’un public plus étendu que leurs collègues – qui, d’ailleurs, bien souvent, ne liront pas leurs articles, mais liront au mieux leurs titres. Et lesdits articles ne serviront qu’à deux choses : étoffer une liste de publications et servir de mine à des doctorants en panne d’idées qui pourront ainsi plagier de grands passages de ces articles, pour étoffer leurs thèses, que personne ne lira, mais qu’il faut bien faire, si l’on veut devenir chercheur. Et pouvoir, ensuite, écrire des articles que personne ne lira.

Il est vrai que la qualité d’une recherche ne se mesure pas nécessairement à l’étendue de sa diffusion. Et les universitaires sont soumis à toutes sortes de pressions dont il est difficile de sortir vainqueur : obligation de conférencer, obligation de publier. Toutefois, si ces pressions sont réelles, les dispositions que ces pressions font acquérir aux universitaires n’en sont pas moins réelles – à cette différence près qu’il est souvent plus aisé de lutter contre nos dispositions (si on est conscient d’elles) que de réformer la marche du monde.

Il est très difficile d’obtenir d’un chercheur un texte qui soit lisible, un texte qui respire l’exigence démocratique du savoir. Finalement, on ne reçoit souvent que deux types de textes. Soit des textes de vulgarisation, soit des textes de mandarins. Or ces deux types de textes sont mêmement inutiles.

Les textes de vulgarisation respirent souvent la condescendance : le professeur se laisse aller à s’encanailler, il simplifie à l’excès son propos, empile raccourcis sur raccourcis. A terme, ces textes ne contribuent que rarement à l’éducation du lecteur, pris pour un demi-idiot.

Les textes qui ne sont pas des textes vulgarisation sont souvent des gestes sociaux où l’auteur s’adresse à ses collègues en multipliant coquetteries, signes extérieurs de scientificité, etc.

Le plus cruel est que, bien souvent, lesdits auteurs sont plein de bonne volonté et inconscients du sens social de leur manière d’écrire. Il y a un écart entre leur profession de foi (« je veux écrire pour tout le monde ») et leurs actes (des textes où se multiplient les panneaux destinés à détourner les lecteurs de progresser dans la lecture). Je me souviens ainsi d’un article, dans un numéro spécial d’une revue consacrée à l’éducation alternative, dont l’éditorial avait insisté sur la nécessité, pour tous, de s’emparer de la question scolaire, et dont le premier article commençait par cette phrase, qui devrait être gravée dans la pierre comme le symbole absolu du mépris inconscient : « la question scolaire est une question très diffuse, au sens deleuzien bien sûr. ». J’indique à mon cher lecteur que, bien que titulaire d’un doctorat de philosophie, je ne sais toujours pas ce que veut dire cette phrase.

Un autre point délicat est que les universitaires sont souvent de gauche. Ou, plus exactement, ils pensent être de gauche. Ce qui les assure, pensent-ils peut-être, que tout ce qui sort d’eux est nécessairement de gauche (populaire, compréhensible, respectueux de la répartition inéquitable du capital – qu’il soit scolaire, économique ou symbolique).

En outre, il faut reconnaître que les chercheurs manquent de reconnaissance – que cette reconnaissance se matérialise dans leurs salaires, ou, plus simplement, dans une parole politique qui souligne leur apport. Ils sont privés des deux : de la fortune comme de la gloire. Mais cette double privation a parfois des effets particulièrement pervers, de nourrir un ressentiment chez certains – ressentiment qui peut se manifester par un besoin de se séparer du reste de la société, par un refus de parler à une société qui peut sembler les mépriser.

Je me rends compte que ce que j’écris est, à la fois, sévère et injuste. Injuste car, pour critiquer les travers de quelques universitaires, je finis par tous les blâmer, y compris ceux qui sont héroïques dans leur recherche sans cesse recommencée d’un équilibre entre justesse et clarté de leur propos. Sévère car, finalement, il y a tant de choses pires que le jargon universitaire. Est-ce si grave que cela, que certaines universitaires ne soient pas capables d’écrire pour tous alors qu’ils le professent ? Disons que ma sévérité tient à ceci : les universitaires ont l’outillage mental suffisant pour penser contre eux-mêmes, comprendre leurs travers et lutter contre, afin de faire coïncider le réel et l’idéal, afin de sortir d’un inconscient narcissique.

Mais, puisque cette critique se fait au nom d’un idéal, il faut expliciter cet idéal. Quel est-il ? Quel devrait être l’idéal de l’essai ?
Il me semble qu’une des rencontres les plus heureuses des sciences et de l’édition n’est pas le succès, dans les années 70, le succès de l’édition de sciences humaines en France – car même si les gens achetaient alors beaucoup de livres de sciences humaines, je ne sais guère s’ils les lisaient effectivement – non, la rencontre la plus heureuse, c’est le travail entrepris par Penguin à partir des années 30, autour de ce slogan : « great books for everyone ».

Concrètement, cette aventure éditoriale a été un double refus. Refus du livre universitaire et refus de la vulgarisation. La vulgarisation impose une double existence aux textes : les livres sérieux, et les livres pour crétins. L’essai démocratique, c’est considérer qu’il n’y a qu’une version du texte.