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Le projet Cicéron #viedeléditeur

Troisième épisode: de la nécessité d’essais politiques mous et consensuels.

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Les Editions Aux forges de Vulcain publient des romans et des essais.

Il y a essai et essai : les essais qui diffusent des connaissances et les essais qui défendent des positions ou des idées. La semaine dernière, nous parlions connaissances – parlons cette semaine de convictions.

Commençons par une petite histoire. Un homme arrive sur la place d’un village. Un tréteau est installé, il monte dessus, personne ne le remarque, il s’éclaircit la voix, et il hèle un premier passant, qui ne sait pas encore ce qui lui est tombé dessus : « Hé, mon bon monsieur, êtes-vous heureux que vos impôts soient si élevés ? Trouvez-vous juste que ces impôts soient envoyés dans les caisses d’une nation lointaine, qui dit vouloir votre bien, mais vous méprise ? ». Le passant s’est arrêté et se dit que l’orateur n’a pas complètement tort. Et, au bout de quelques minutes, une dizaine de personnes est là. Puis une vingtaine, une cinquantaine, cent. Désormais, chaque phrase de l’orateur est ponctuée par des cris d’approbation de la foule – foule qui ne peut désormais être contenue, et que l’orateur, à la fin de cet exercice, dirige vers un bureau de recrutement pour les minutemen, qui, pour les plus jeunes, leur attribuera une unité, pour les moins jeunes, leur expliquera comment donner pour la bonne cause.

Ce que ne rend pas fidèlement cette scène, c’est que le discours de l’orateur n’est pas qu’une série d’imprécations et d’invectives, mais contient quelques raisonnements qui, bien que simples, ne sont pas trop simples, et décrivent avec justesse la vie des colons américains en 1774 – telle que la voyait Thomas Paine, un Anglais émigré aux Etats-Unis, qui allait de ville en ville haranguer la foule, tira de ces discours un petit essai, qui devint le livre le plus vendu sur le sol américain en son siècle (le plus piraté aussi).

Un essai défend rationnellement une position, et incite à l’action. La lecture des essais publiés, et des manuscrits d’essais qui nous sont adressés par la poste, montre que la majorité des essais ne défendent pas de position, et incitent à l’inaction.

L’objet de l’essai

 

Commençons par les essais qui ne défendent pas de position. Il y a position et position. Position de combat et position intellectuelle. Je me souviens d’une citation attribuée à Eleanor Roosevelt, citation qui disait, en gros : les idiots parlent de personnes, les malins parlent d’événements, les gens intelligents parlent d’idées.

Beaucoup d’essais que je reçois sont des diatribes contre des personnes en particulier, des pamphlets contre Sarkozy ou Hollande. Leurs auteurs se sont convaincus que ces personnes sont source de tous les problèmes du monde et que leur départ ou leur retrait changeraient le cours de l’histoire. Mais l’examen de l’histoire humaine peut laisser penser que, même si un homme politique a quelque effet sur le monde, cet effet n’est pas si grand que nous le croyons (ou que, parfois, il arrive à le croire lui-même).

Ensuite, il y a les essais qui se concentrent non plus sur une personne mais sur une catégorie de personnes qui deviennent la source de tous les maux. En un sens, on comprend à la lecture de ces essais pourquoi il est aisé de présenter les choses ainsi. En désignant un ennemi, cela permet de dramatiser le propos, cela permet de désigner un camp du bien, un camp du mal – en prenant bien soin de placer votre lecteur dans le camp du bien. C’est une vision finalement très mathématique de la démocratie : la démocratie, c’est la majorité – donc, écrire un essai, c’est avoir une position qui divise la société en deux, vous place dans la majorité, désigne un ennemi à abattre et promet au lecteur que, si la majorité va casser les rotules à cette minorité, tout ira mieux.

L’essai en monde démocratique

 

A l’inverse, on peut décrire la démocratie comme ce moment où l’on accepte que la dissension est la règle, qu’il n’y aura pas d’unité de vue, que le pluralisme est insurmontable, et qu’il n’est pas possible de décrire son concitoyen comme un ennemi, qu’il est tout au plus en désaccord, et qu’il faut travailler à voir comment ce que nous voulons, même si ce que nous voulons est radical, doit pouvoir être accepté par lui. En un sens, la non-violence doit être une règle implicite de l’essai politique – un moyen que l’on s’impose car les moyens deviennent toujours les fins.

Non seulement ces essais de combat ont renoncé à la démocratie, mais, en outre, la lucidité peut amener à conclure qu’ils ne sont rien d’autres que de brillants appels à l’inaction. En effet, une fois que l’on a bien hurlé, que l’on s’est donné le beau rôle, on peut à loisir rentrer chez soi, persuadé que le monde va mal à cause de l’ennemi – et s’endormir avec la bonne conscience de l’innocence.

Et il n’est même pas nécessaire d’être dans la majorité pour écrire ce type d’essais. Toute minorité peut ainsi se décrire comme porteuse de la vérité vraie, dramatisant sa position d’assiégée, dans un monde hostile – une stratégie qui fonctionne, à la fois, pour les catholiques et les marxistes. Alors que très peu de gens sont hostiles aux catholiques ou aux marxistes, qui ne périssent pas sous le coup d’ennemis imaginaires, mais sous le coup d’une indifférence bien réelle.

D’ailleurs, la majorité des essais montrent que leurs auteurs ont renoncé à convaincre en dehors de leur camp à ce détail : la conclusion de leur réflexion est contenue dans leur titre. Ces livres apportent des munitions à ceux qui sont déjà convertis à leur cause, mais ne visent nullement à convertir qui que ce soit. Est-il encore besoin d’acheter ou de lire l’essai quand on peut déduire de son titre le contenu de son argumentation ? D’ailleurs, l’essai est peut-être le genre où l’écart entre le succès médiatique et les ventes est le plus abyssal. Après tout, est-il besoin d’acheter le livre de tel penseur sur l’école, quand il nous a déjà expliqué que l’école va mal, que c’était mieux avant, et que c’est la faute à tel ou tel ? Merci : son passage radio, écouté d’une oreille distraite entre le café et le jus d’orange du matin, nous permet d’économiser deux heures de lecture et une vingtaine d’euros. En toute honnêteté, je ne sais qui achète ces livres.

Comprendre et excuser

 

Une autre forme d’appel à l’inaction se voit dans la presse des notables, qui consiste à traiter tout sujet selon la même dialectique en trois temps. Premier temps : ce problème est horrible. Deuxième temps : mais le monde est complexe. Troisième temps : il est donc impossible que le monde soit autrement qu’il n’est. Cette formule est applicable à tout sujet et permet, là aussi, d’épuiser notre capacité d’indignation tout en nous donnant l’impression que nous avons fait notre part, alors que nous n’avons rien fait d’autre que de travailler à nous déculpabiliser.

Là encore : satisfaction morale et inaction. Narcissisme de l’essai, pendant du narcissisme de la fiction.

Assez curieusement, presque tous les essais pourraient être résumés en un seul geste stratégique : soutenir des positions banales, mais les peindre comme des positions radicales. A l’inverse, ce qu’il faudrait, dans le genre de l’essai, c’est soutenir des positions radicales, mais en passant par un immense effort rhétorique, argumentatif, pour présenter ces positions comme le sens commun.

C’était déjà tout l’effort de Thomas Paine, en 1774 – ce fut aussi ce qui fut théorisé par Saul Alinsky, un stratège politique américain, souvent décrit comme le créateur du métier de « community organizer » – un représentant d’une partie aujourd’hui disparue du parti démocrate américain, la branche « radicale » de ce parti, opposée, ou distincte, de sa branche « libérale ». Les démocrates libéraux défendent des conquêtes qu’on qualifie parfois de « sociétales » (même si elles sont, en soi, politiques) : droit des Noirs, droits des femmes, droits des homosexuels. Ils approchent la démocratie avec la règle de la majorité. A l’inverse, les radicaux étaient sur des combats plus sociaux ou économiques, et travaillaient, non pas à opposer des blocs, mais à créer des consensus étendus. A cet égard, le dernier hériter des idées d’Alinsky, c’est un « community organizer » devenu président : Barack Obama.

Pour résumer : un essai, même s’il doit raconter des histoires, pour permettre l’engagement de son auditoire, ne peut dramatiser à l’excès le monde, comme une guerre de blocs. Un essai ne doit pas servir au contentement narcissique d’un groupe. Un essai doit viser à construire discrètement, avec des mots simples, un consensus.

Cela étant, relisant ces lignes, je me rends compte que les nombreuses comparaisons que je fais avec les États-Unis sont peut-être erronées, qu’elles sont peut-être une manière, non pas de dire quelque chose sur les Etats-Unis, mais une manière de créer un mythe mobilisateur, un mensonge qui dit une vérité. Peut-être faudrait-il arrêter d’avoir recours à ce mythe et dire directement ce que je veux. Ce sera pour un prochain épisode.