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[Ecologie] « Ce qui est sacré » un texte inédit de Thomas Rain Crowe

Antoine Bargel vous propose sa traduction de l’essai de Thomas Rain Crowe « Ce qui est sacré » (primé aux Eco Arts Awards 2012)

[Ecologie] "Ce qui est sacré" un texte inédit de Thomas Rain Crowe

Thomas Rain Crowe, auteur de Pour les femmes, traduit par Antoine Bargel, nous propose un essai inédit en français : « Ce qui est sacré ».

« Ce qui est sacré. L’esprit du Lieu »

par Thomas Rain Crowe

traduction par Antoine Bargel

« … avant l’arrivée du Christianisme, tous les peuples du Vieux Monde vivaient dans un paysage numineux parsemé de jalons et de lieux sacrés. La terre elle-même était perçue comme un être vivant placé sous la protection de numina, d’esprits gardiens. Dans un tel monde on n’abattait pas allègrement un bosquet d’arbres, pas plus qu’on ne labourait une prairie vierge ou qu’on ne barrait ou détournait un torrent. Une altération du paysage devait être soigneusement formulée à l’aide de rituels propitiatoires dont le but était d’apaiser les numina. »

Frederick Turner, Spirit of Place : The Making of an American Landscape

Dans les années 1980, j’ai dirigé un projet qui visait à identifier et à préserver les sites sacrés Indiens dans les Appalaches du Sud. Alors que nous tentions, mes partenaires et moi-même, de mener à bien le travail éducatif et militant lié à ce projet, nous avons rencontré une opposition considérable de la part de grands propriétaires terriens, de promoteurs immobiliers et de membres sans scrupules de l’administration locale. Cela prit des formes diverses qui allèrent d’attaques injurieuses et diffamatoires dans les journaux locaux et régionaux jusqu’à, dans un cas précis, des menaces de mort. Mon équipe disparate composée d’aînés Cherokee, de folkloristes, d’archéologues, et de bénévoles appartenant aussi bien aux communautés Indienne qu’Anglo-saxonne, se trouvait confrontée à une lutte inégale qui s’apparenta bientôt à une guerre sans merci. Mais nous avons persévéré – suffisamment du moins pour faire inscrire des mesures dans le « Plan à 50 ans » du Service National des Forêts, en particulier l’obligation de consulter les représentants Cherokee avant d’installer des exploitations forestières ou de construire des routes sur les terres du Service des Forêts. Ces restrictions avaient pour but de sauvegarder et de protéger toute zone forestière exploitable qui aurait pu contenir des sites d’importance religieuse ou historique.

Durant les années qu’a duré ce travail, nous avons observé une sorte de retour aux sources concernant l’intérêt des blancs « européens » pour les choses « indiennes », et particulièrement au sujet de l’héritage ethnologique des habitants de cette région. Ici, dans l’ouest de la Caroline du Nord, aussitôt qu’il est devenu acceptable, voire « cool », d’admettre avoir du sang indien dans son ascendance familiale, j’ai commencé à recevoir des coups de téléphone, des lettres et des fax presque quotidiennement. Des gens m’appelaient pour demander des informations sur des lieux qui avaient peut-être une signification religieuse ou historique, dans leur région ou sur leurs terres. D’autres m’appelaient pour savoir où ils pourraient obtenir des analyses généalogiques approfondies. Toutes sortes de questions pour toutes sortes d’histoires et d’héritages familiaux. Nous avions ouvert une boîte de Pandore généalogique et culturelle. Alors qu’avait lieu, d’un côté, une guerre incessante entre les directeurs du Projet et les puissances en place, il se produisait aussi, simultanément, une sorte de renaissance ethnologique dans la population de cette région de Caroline du Nord. Il semblait alors qu’une sorte d’acceptation soit en train de remplacer des générations de refoulement. L’intérêt venait remplacer l’apathie.

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Aujourd’hui, suite à une polémique majeure relative au degré d’ascendance, à l’expulsion d’un chef principal pour cause de corruption, à la création d’un puissant mouvement traditionaliste militant, et à la construction du casino Cherokee Harrah’s, les choses ont bien changé dans la réserve de Qualla. Pour la première fois, diront certains, depuis très, très longtemps, les signes se multiplient d’un renouveau du mode de vie traditionnel. Alors que pendant le règne de Robert Youngdeer comme chef principal, la politique officielle de la tribu au sujet des questions de tradition se résumait à « Les Cherokee ne pratiquent plus le mode de vie traditionnel. », aujourd’hui la tribu a reconnu Walker Calhour et Jerry Wolfe en tant qu’anciens selon la tradition. Le Conseil de la Tribu a réinstauré l’enseignement de la langue Cherokee, en particulier à destination des plus jeunes afin que la langue et les traditions culturelles ne disparaissent pas. Le groupe de danse itinérant « les guerriers d’Anikituhwa » fait connaître les chants et danses ancestraux et promeut une prise de conscience culturelle. Les façons d’antan se mêlent aux modes d’aujourd’hui pour atteindre un meilleur équilibre. La définition de ce qui est sacré change, comme il est bon que tout change.

En même temps, les choses changent dans le monde de la culture dominante, à mesure que la population de l’ouest de la Caroline du Nord devient plus diverse sous l’influx de nouveaux résidents (primaires ou secondaires) extérieurs à la région. Beaucoup de ces « nouveaux natifs » apportent avec eux certaines valeurs et attitudes ethniques et culturelles en provenance de leurs anciens domiciles. Bien que dans certains cas la migration de constructeurs et d’acheteurs de résidences secondaires venant de grandes zones urbaines et s’installant dans la montagne puisse avoir des effets négatifs, à long terme ce mouvement d’ensemble qui amène de nouveaux individus intéressés par la protection de l’environnement a eu un impact significatif sur le militantisme écologique de la région, comme le montre le nombre et l’influence croissants des associations d’écologie et de protection environnementale. Avec toute la controverse et l’attention médiatique qu’ont reçu les urgents problèmes environnementaux de notre région, la question du caractère sacré du monde naturel a été posée encore et encore. Dans un ouvrage fondamental publié en 1999, The Great Work, l’écologien natif de la Caroline du Nord Thomas Berry écrit : « En fin de compte, c’est la terre qui est l’élément le plus sacré de nos existences. » Cette phrase n’est pas une hérésie hippie ou new age. A mon avis, c’est juste du bon sens. Si nous ne considérons pas la terre et toutes les formes de vie comme quelque chose de sacré, digne d’une forme de révérence et d’attention, alors, de manière très directe, nous attentons à nos propres ressources et à notre bien-être. Car sans un environnement sain, nous, en tant qu’être humains, ne pouvons espérer vivre quoi que ce soit qui ressemble à une vie saine. Une chose prédétermine l’autre. Sans les éléments essentiels que sont un air propre, une eau propre, et une terre fertile, tous les autres systèmes sont sans objet.

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Dans les années 1970, j’ai eu la chance d’être impliqué dans les moments fondateurs du mouvement biorégionaliste, sur la côte californienne. J’ai travaillé avec et auprès de gens comme Peter Berg, auteur de Planet Drum, Lee Swenson, auteur de Simple Living, le poète Gary Snyder, et d’autres. Ce que j’ai appris de cette époque et de ces gens, c’est que la diversité est le concept fondamental de la nature dans son ensemble, et, en fait, de l’univers. C’est, en fin de compte, la diversité qui fonde la qualité de la vie pour tous les êtres vivants, permet à toute chose de survivre et d’évoluer, de continuer. Ce qu’on m’a enseigné dans cette époque de ma jeunesse, c’est qu’une fois l’idée, ou pire, la réalité d’une mentalité monogénique ou d’une monoculture prend racine, tout commence à ressembler à tout ce qui l’entoure – le patrimoine génétique est affaibli et la qualité de la vie est menacée. En d’autres termes, la diversité est essentielle d’un point de vue pratique autant que philosophique. Elle est essentielle au monde naturel, c’est-à-dire essentielle au monde humain. Je pense que c’est une chance formidable d’avoir différentes cultures et différents peuples, différentes races, différentes langues et différents systèmes de croyances. Si cette sorte de diversité n’existait pas, la vie telle que nous la connaissons n’existerait pas. Et peut-être n’existerions-nous pas non plus. La vie serait plutôt morne, ne trouvez-vous pas, si nous étions tous de la même couleur, s’il n’y avait qu’une seule variété d’arbre, une seule espèce de serpent ou de salamandre, et une seule façon de penser ou de vénérer Dieu ? Dans cette sorte de mono-monde, nos imaginaires (qui sont essentiellement nourris par le monde naturel, par la diversité et le mystère de l’univers) tomberaient à plat, asséchés. L’entropie s’installerait. Nous cesserions d’être les créatures que nous sommes. On m’a ainsi ouvert les yeux sur ce paradigme de la diversité, mais en même temps j’ai été témoin de la pandémie que représente la mondialisation et la pensée monoculturelle, et c’est donc facile pour moi de dire aujourd’hui, et avec conviction, que je ne suis pas prêt à vivre dans un monde sans éléphants ni baleines. Permettez-moi de le répéter : je ne suis pas prêt à vivre dans un monde sans éléphants ni baleines !

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Plus tard, dans les années quatre-vingt quand nous travaillions, ici en Caroline du Nord, sur le Projet des Lieux Sacrés, j’ai pu assister en personne à des cérémonies traditionnelles, ainsi que passer du temps dans des lieux (sacrés) qui étaient véritablement uniques en ce qu’ils exhudaient une énergie numineuse ou exprimaient la personnalité d’une divinité tutélaire de manière non seulement palpable physiquement, mais remarquable. Il y avait une cohérence, ai-je remarqué, dans les emplacements où l’on trouvait ces lieux. Géographiquement, c’étaient des chutes d’eau, des bosquets d’arbres, des sources, des sommets de montagnes, des falaises rocheuses – autant de particularités qui, rencontrées au cours d’un trajet quotidien, m’incitaient à ralentir, à faire attention, à prendre note.

Alors que je devenais chaque jour plus imbu de ces endroits « uniques », l’un des anciens qui participaient à notre projet me pris un jour à part pour me donner une véritable leçon. « Tous les lieux sont sacrés, m’a-t-il dit. Tous également, et il faut les traiter ainsi. L’idée qu’un endroit est plus sacré qu’un autre est étranger à nos croyances Cherokee. Tout est sacré. Diviser et séparer une chose d’une autre est une idée d’homme blanc. Nous croyons que tout est interconnecté et fait partie du grand tissu de l’existence. »

Aujourd’hui, je me demande ce que cela implique pour les réflexions qui nous occupent. Si nous adoptons ce genre d’idée, comment pouvons-nous alors admettre une autre réaction qu’un mouvement d’horreur face à ces récentes parodies locales que constituent la contamination du site Superfund de Barber Orchard dans le comté de Haywood, la pollution de la Pigeon River par l’usine de papier de Canton, la pollution de l’air dans les Smoky Mountains par les centrales électriques au charbon, le défrichage pratiqué pendant longtemps par le Service des Forêts, et, pendant qu’on y est, tout activité humaine qui se déroule dans le monde naturel (y compris, aussi, nos villes et villages) sans révérence ni respect, ni sans une pensée pour le futur et le bien-être des générations à venir.

Qu’est-ce qui est sacré ? Dans un sens très concret, et comme les peuples indigènes l’ont cru pendant des millénaires, la Terre elle-même est un « temple » sacré, une « église », un don et un testament venus du Créateur. Ou comme le proclame le poète Kentuckien Wendell Berry : « Ce pour quoi je tiens/est ce sur quoi je me tiens. » Oserions-nous jurer dans une église ou la profaner ? Si la réponse est non, pourquoi voudrions-nous avoir moins de respect pour la Terre elle-même – qui nous donne littéralement vie et nourriture, et sans laquelle nous ne pourrions exister ?

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Quand je suis dans mon jardin, ici, près de la rivière Tuckasegee, j’essaye de travailler avec un sens de bien-être et de révérence pour la terre fertile et l’eau relativement propre qui coule à côté. Je cultive mon champ de manière organique et sans aucun poison. Je fais cela par respect pour moi-même et pour ma famille et pour la continuité de la santé globale de la terre – pour que d’autres après moi puissent tirer profit, eux aussi, d’une terre fertile. Pour qu’ils bénéficient de mon travail en héritant d’un lieu dont ils puissent, eux aussi, récolter une nourriture saine.

De nombreuses années ont passé, et je suis entré dans la seconde partie de mon existence. C’est seulement maintenant que je commence vraiment à remplacer mes valeurs européennes (qui accordent tant d’importance à la séparation et à l’isolation des choses) par celles de mes voisins Cherokee, qui voient les choses de manière bien plus globale. Mais je fais des progrès. Mes amis Cherokee se moquent de moi et me taquinent. « Tu y arriveras un jour, disent-ils en riant. » Mais je sais qu’il me reste beaucoup de chemin à parcourir, et je travaille constamment pour mieux acquérir la vision globale qui vient si facilement à mes amis indiens. Une vision dans laquelle il y a un monde où nous sommes tous liés les uns aux autres et où tout est sacré.

Le sacré

La graine de l’esprit est dans la fleur.

Et la fleur vit dans le jardin de toutes choses.

Nulle part ne sont la pierre ni le bois

devenus si fertiles que dans le ventre de la terre.

Dans les mains des plantes.

Et dans les rêves orageux des dieux.

Comme le paysan qui laboure le sable au pourtour de la mer

ou des poètes sans encre,

nous sommes nés dans ce monde de grâce.

Avec seulement les graines de la mémoire et une chanson

de notre ancienne race.

Par les chaudes larmes de l’amour

les yeux de feu dans les montagnes dansent.

Comme la pensée devient vite de l’eau

quand on regarde la lune !

Cet argent

couché aux côtés de l’or dans le poème de la nuit.

Et comme la rosée, la lune disparaîtra.

TOUT est sacré !

Thomas Rain Crowe

(traduit de l’américain par Antoine Bargel, publié inititialement dans la revue écologiste Flycatcher, sous le titre What is Sacred et primé aux Eco Arts Awards 2012).

Autres lectures

Si vous avez aimé cet essai de Thomas Rain Crowe, les Editions Aux forges de Vulcain portent à votre attention son livre, Pour les femmes, traduit par Antoine Bargel. Thomas Rain Crowe fait dans ce roman le récit de son éveil amoureux et poétique et retrouve cette intuition emersonienne, qu’on ne découvre sa liberté qu’en se retirant de la société, en allant vers la nature.