Inscrivez-vous à notre newsletter
Aux forges de Vulcain > Actualités > Actualités > Episodes 165 à 169 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

Episodes 165 à 169 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

Suite de la publication en feuilleton du « Journal d’un copiste » de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes ont été édités par les Editions Aux forges de Vulcain sous le titre de « Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent ».

Episodes 165 à 169 du "Journal d’un copiste" de François Szabowski

[Chaque lundi, retrouvez cinq nouveaux épisodes du Journal d’un copiste de François Szabowski, dont les 180 premiers épisodes sont rassemblés dans Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent, disponible ici.]

165. Tout art est une forme de prostitution

Clémence s’est levée comme tous les jours à 6h30 à la sonnerie du réveil et j’ai feint le sommeil, le nez fiché dans l’oreiller, jusqu’à son départ peu avant 8h. L’appartement était sombre encore et j’ai allumé toutes les lumières pour me mettre les idées au clair car l’heure était grave et il fallait que j’agisse. Quel était le délai que m’accorderait Clémence ? Je l’ignorais, mais il fallait prendre les devants pour ne pas me retrouver au dépourvu le jour où, d’un doigt muet, elle m’indiquerait la porte et où je me retrouverais sur le palier avec mes cliques et mes claques. J’ai passé le petit déjeuner les yeux plissés, courbé au-dessus de mon bol de café, le chat Roger sur les genoux, puis après de courtes ablutions j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes et je suis allé chercher Jules pour lui demander conseil. Le temps s’est quelque peu radouci et je l’ai trouvé au square, comme aux plus beaux jours, tel qu’en lui-même, en équilibre sur une jambe, une bière dans chaque main que ses bras déployaient en d’incessants méandres, au beau milieu d’une séance de gymnastique mentalo-spirituelle. Il a paru très heureux de me revoir, a donné une petite tape amicale sur le manche à balai que j’avais posé sur mes genoux, et m’a dit qu’il avait justement pensé à moi en lisant un roman sur l’antiquité écrit par un symboliste russe féru de philatélie, au joli nom bedonnant de Brioussov, chez qui il avait trouvé un passage où l’auteur, citant un philosophe décédé dont le nom m’a échappé, avalisait ma doctrine du copisme d’une façon étonnante, et qu’il m’a lu tout de suite d’une voix de basse en sortant un livre de son sac : Il y a dans l’homme une attirance particulière pour le divin, qui a donné naissance à la religion ; comme il y a un goût pour la connaissance qui a fondé les sciences ; et un penchant pour l’imitation, qui a créé les arts. Imitation, copie, c’était un parallèle frappant mais je l’ai interrompu vivement car en ces heures sombres je n’avais pas le cœur à parler d’art, et je lui ai annoncé que ma sœur, après m’avoir fait perdre mon travail et amené de force à Paris, venait de m’exprimer son désir de voler de ses propres ailes et de me mettre à la rue de façon à pouvoir prendre rapidement un amant – elle avait des vues notamment sur Poulet, le chef comptable, qui la poursuivait de ses assiduités et d’après ses dires était un fort bel homme en dépit d’une légère calvitie et d’un eczéma chronique. Je me retrouvais donc sans rien. Plusieurs autres femmes fortunées me tournaient autour, mais je n’avais pour l’instant aucune promesse de revenu fiable, et je me demandais si je n’allais pas être obligé de chercher un petit boulot, quitte à mettre de côté l’écriture et à dormir dehors dans la neige pendant quelques semaines de façon à pouvoir prétendre, à terme, louer au moins une mansarde ou ne serait-ce qu’un placard, où j’aurais tout le loisir, ensuite, les soirs, week-ends et jours fériés, de poursuivre mon œuvre littéraire au prix de quelques gerçures et autres lumbagos. La réponse de Jules a été franche et entière, et, balayant mes derniers arguments de la main, il m’a dit, en battant des paupières, que les artistes devaient être soutenus, et qu’il était hors de question – tant que ce n’était pas absolument nécessaire – que je dilapide mon énergie dans des gagne-pain de misère où je perdrais mon âme autant que mon temps. Si, comme je le disais, des femmes dans mon entourage exprimaient le désir – même inarticulé encore – de consacrer une partie de leur pesante fortune à financer l’éclosion d’un artiste, il ne fallait pas aller là contre et au contraire leur ouvrir les bras. Les exemples de collaboration de ce type étaient nombreux dans l’histoire de l’art, et il me cita entre autres la figure d’un certain Calaferte, Louis de son prénom, dont l’œuvre avait longtemps reposé sur les subsides d’une généreuse Batave dénommée van Hoeck, à qui dans ses livres, en juste retour des choses, il n’avait pas manqué de rendre un hommage appuyé. Ses mots frappaient fort et ses yeux luisaient et j’ai dû convenir au bout de la troisième bière qu’il avait parfaitement raison : l’art devait être une œuvre collective, le fruit d’un travail d’équipe, et il ne fallait pas s’enfermer dans l’individualisme. Je l’ai salué la gorge nouée en le remerciant pour ses mots pleins de sagesse, et je me suis isolé dans un buisson pour appeler Agathe. Je lui ai parlé des poèmes sur la montagne que j’avais rédigés en son honneur, et de l’astre de son regard qui, dans les hauteurs, scintillait sur la neige de ma prose, elle était un peu intimidée car elle était au bureau et il y avait du monde autour de la machine à café, je l’ai entendue s’éloigner dans le couloir et elle m’a dit qu’elle pourrait peut-être se libérer pour lundi en huit et qu’elle me rappellerait pour me confirmer. Je lui ai dit que ces mots déclenchaient une avalanche dans mon cœur et que j’avais hâte de recevoir son appel, puis je suis sorti du buisson les oreilles en feu, et je suis rentré aussitôt à l’appartement pour me mettre à l’ouvrage.

166. La laideur est une valeur sûre

J’ai commencé hier à écrire les poèmes sur la montagne que m’a inspirés Agathe, et je dois avouer que les débuts ont été difficiles, car en réalité c’est un milieu que je connais très mal puisque j’y suis allé une seule fois, à la faveur d’une classe de neige quand j’étais enfant, aussi pour m’inspirer j’ai dû feuilleter les illustrations des mois d’hiver du calendrier des Postes que Clémence a affiché dans les toilettes. On y voit de gigantesques blocs de pierre surmontés de neige blanche, à la manière des gâteaux des fêtes religieuses, des familles enrubannées de manteaux qui se laissent glisser sur des planches, quelques images de cerfs ahuris arrêtés au milieu d’un sous-bois – peu de matière à vrai dire à partir de laquelle composer des chants d’amour. Mais les photographies de bergers bonhommes menant leur troupeau de moutons au bâton, vêtus de peaux de bêtes et de bérets que j’ai découverts aujourd’hui en parcourant les pages consacrées aux saisons douces m’ont paru plus appropriées et ont fait naître dans mon cerveau toute une série d’images poétiques liées au sentiment amoureux, et j’ai pu enfin composer quelques quatrains. J’ai rédigé notamment un très beau poème sur les vaches et leurs grelots tintant dans la vallée, et, ne résistant pas à l’envie de faire une pierre deux coups, je suis monté rapidement en glisser une copie sous la porte de la propriétaire. Ce serait en effet une erreur à mon avis que de privilégier exclusivement la piste de la jeunesse, et de reléguer, dans le cadre de la compétition sentimentalo-sexuelle, les femmes mûres au rang de seconds couteaux. La situation est trop critique pour faire la fine bouche, et d’ailleurs la vie nous montre tous les jours que la beauté n’est pas gage de bonheur – des milliards de personnes dans le monde vivent aux côtés de gens laids ou sont laids eux-mêmes, et rien n’a jamais pu prouver qu’ils étaient moins heureux que les autres. La beauté en outre est source d’instabilité, d’intrigues et d’espoirs déçus – l’exemple de Clémence ne l’a que trop montré, et j’ai à cœur de ne négliger aucune piste, quand bien même la plastique d’Agathe reste un stimulant de poids. Je venais de mettre fin à un deuxième poème quand Clémence est rentrée du travail, pleine d’une bonne humeur quasi obscène étant donné les circonstances, et elle n’a pas hésité à m’interrompre en plein quatrain pour me montrer le modèle d’appareil photographique dont elle venait de faire l’acquisition. Elle m’a dit que c’était formidable et qu’elle avait l’impression de renaître, cela faisait des années qu’elle n’avait pas touché un appareil et les sensations lui étaient revenues tout de suite. Elle le tournait en tous sens, actionnant mollettes et autres boutons de réglage, ne cessant de papillonner autour de moi comme la mouche autour du noyau en prenant des clichés, l’appareil collé contre son visage. Je l’ai observé, ahuri, prendre de multiples photos du chat Roger qu’elle titillait au moyen d’un vieux lacet, s’attarder longuement sur des reflets, des lumières, émerveillée comme un nouveau-né, avant de passer un long moment encore devant la fenêtre à photographier les passants. Il est évident qu’elle perd complètement pied et que cette brusque retombée en enfance n’est que la conséquence logique d’une longue série de dérèglements psychologiques dont les prodromes remontent depuis l’époque de son aventure avec le responsable informatique du CIRMEP, et contre laquelle, malheureusement, je ne peux rien. Elle a fini au bout d’une heure et demie par lâcher son appareil et a jeté alors son dévolu sur moi, m’accablant de tendresse et d’affection dans un déluge de mots doux et d’œillades grossières, déblatérant sans vergogne sur la « nouvelle vie » qui s’offrait à nous. Ce double-jeu, compte-tenu des projets terribles qu’elle ourdit par ailleurs contre moi, était particulièrement choquant, aussi quand au sortir du repas elle s’est mise à roucouler en se lovant contre moi, j’ai prétexté sèchement une brusque fatigue et je suis allé me coucher, passant un long moment sous la couette à morigéner en silence avant de réussir à trouver le sommeil.

167. L’homme n’est pas un étourneau

J’ai poursuivi aujourd’hui avec ardeur la rédaction des poèmes des montagnes à l’intention d’Agathe, mais, s’il faut bien sûr que je m’acquitte le plus rapidement possible de cette tâche d’ici notre rencontre, il ne faut pas non plus oublier de récolter ce qui a déjà été semé, car sinon le pied pourrit et c’est tout le travail en amont qui aura été réalisé en vain. À l’issue du déjeuner, j’ai donc pris mon courage à deux mains, et, après plusieurs rasades de rhum avalées d’un trait à même la bouteille, je suis monté, parfumé et rasé de près chez la propriétaire pour lui présenter mes hommages. Elle m’a ouvert les yeux baissés et c’est vrai que nous étions un peu empruntés tous les deux, un peu fébriles aussi, car nous savions qu’un cap avait été franchi dans notre relation, et que quelque chose d’autre, peut-être, était sur le point de naître, sans savoir réellement ce qui pouvait ou devait arriver. La société est ainsi faite que des barrières morales de toutes sortes se dressent souvent entre ceux qui s’aiment, et viennent ajouter des difficultés supplémentaires à celles que la simple timidité ou la peur mettent déjà en travers de leur route. Ce qui était essentiel, à notre niveau, c’était de réussir à faire abstraction de tous ces paramètres extérieurs et de n’écouter que ce que nous disait notre cœur, dans son langage simple et direct. L’amour était une étoile, une lumière, et on pouvait mettre devant lui tous les parasols que l’on voulait, il n’en continuait pas moins de briller. Pour ma part, j’ai dû lui avouer que j’étais évidemment très troublé par ce qui était né de façon si spontanée entre nous, mais qu’à vrai dire les sentiments avaient inondé mon âme, et que ma raison n’était plus qu’un maigre Mont Saint-Michel qui surnageait des flots. La propriétaire, debout face à moi dans le vestibule, avait la respiration altérée et me disait qu’elle aussi ne savait plus quoi penser et que c’était la première fois, en quarante ans de mariage, qu’une chose pareille lui arrivait et le poème sur les animaux des montagnes que j’avais glissé la veille sous sa porte n’avait fait qu’attiser davantage encore le feu qui couvait en elle depuis plusieurs semaines. Elle avait beau être mariée, elle était bien forcée d’admettre que ses relations avec son mari n’étaient plus depuis longtemps ce qu’elles avaient pu être du temps de leur jeunesse, et que, bien que vivant sous le même toit, on pouvait bien dire d’une certaine façon qu’il l’avait abandonnée, et qu’en son cœur s’était ouvert une béance que ma présence, bien malgré elle, était venue combler. À ces mots mon sang n’a fait qu’un tour et, éperdu de passion, je me suis jeté bruyamment à ses pieds, implorant sa clémence pour l’exaltation qui me faisait ainsi contrevenir aux règles les plus évidentes de la bienséance, tandis que, dans un mouvement incontrôlé de mon buste, rendu flexible par l’alcool, mon nez se fichait entres ses genoux que d’un mouvement instinctif j’enserrai de mes bras, sentant contre mes joues le contact des cuisses chaudes de la propriétaire qui, animées d’un tremblement compulsif, faisaient légèrement osciller mon visage. La propriétaire, très émue, me conjurait de me relever mais de fait ne me repoussait pas et, tandis que je me serrais plus étroitement contre ses cuisses, elle a fini par tendre une main timide qu’elle a passé en frémissant dans mes cheveux. Elle transpirait abondamment, et en m’arc-boutant à la commode j’ai réussi vaille que vaille à me redresser et nous nous sommes retrouvés face à face, aussi fébriles l’un que l’autre, à nous regarder haletants. La bouche de la propriétaire sous l’émotion s’était légèrement entrouverte et ses yeux étaient mi-clos, j’étais parvenu à un contrôle total de mon corps et d’un geste lent je lui ai enlevé ses lunettes, que j’ai reposées doucement sur le napperon du guéridon. La propriétaire avait fermé les yeux, ses lèvres tremblaient, j’ai fermé les yeux à mon tour, et, retenant ma respiration, j’ai avancé mes lèvres jusqu’à sa bouche.

168. L’érotisme est bon pour les singes

J’ai passé une très bonne nuit et je me suis réveillé de bonne heure ce matin, car j’avais indéniablement marqué des points hier dans le cadre de mes démarches auprès de la propriétaire, et outre une légitime satisfaction, ces succès m’avaient apporté une plus grande confiance en moi et en l’avenir, ainsi qu’un sentiment – même fragile – de relative sécurité. J’ai bien l’impression en effet que toute l’affaire repose maintenant sur des bases solides, car c’est un fait que les femmes âgées – surtout lorsqu’elles sont confrontées à des hommes plus jeunes – n’ont pas ce caractère écervelé des gamines, enclines à butiner le plaisir aux innombrables branches du verger de la vie. Elles savent pertinemment qu’à leur âge le verger n’est plus qu’un cimetière de troncs noueux plongés sous la neige et que le moindre fruit doit être chéri comme un don de Dieu, choyé, et consommé avec parcimonie. Leur amour par voie de conséquence est plus profond, et plus sûr. Je sais néanmoins que la destinée est perfide, et que même si les soupirs de la propriétaire résonnent encore dans ma tête, je ne dois rien prendre pour argent comptant tant que son mari n’aura pas été chassé physiquement de l’appartement, et qu’il est donc impératif pour moi de poursuivre la lutte sur tous les fronts. Je continue donc à rédiger des poèmes pour Agathe comme une bête de somme, j’en ai déjà peut-être une demi-douzaine, mais il est bon à mon avis que je puisse lui en soumettre toute une liasse, afin qu’elle constate de visu que je ne suis pas un de ces dilettantes qui se disent artistes et accouchent péniblement d’un sonnet tous les trois ans en se plaignant le verre à la main des affres de la création, que je suis au contraire un travailleur dur au mal, un ouvrier de l’art qui pond les œuvres comme une poule, et que l’argent qu’elle investirait en moi ne serait pas dilapidé en pure perte et qu’elle pourrait tous les matins recueillir mes poèmes du jour comme la fermière entasse les œufs dans sa corbeille. J’avance de fait à belle allure.
Je suis descendu m’accorder une pause au Lutetia, et à mon retour vers 18 heures Clémence était déjà rentrée. Elle m’a accueilli à nouveau avec grande effusion, en me disant qu’elle avait tâté un peu le terrain aujourd’hui auprès de la secrétaire de Mounier à la DRH et qu’il était loin d’être invraisemblable qu’elle puisse effectivement obtenir le mi-temps dont elle rêvait. Elle dansait autour de moi et j’avoue que j’ai du mal à voir clair dans son petit jeu, à comprendre pourquoi elle s’amuse ainsi (il n’y a pas d’autre mot) à se montrer si douce et aimante avec moi, alors qu’elle a formé en secret le projet de me chasser et qu’elle a même peut-être déjà donné une date précise à celui qui prendra ma place dans son lit. Est-ce cruauté ? Insouciance ? Ruse naïve ? Je ne sais pas, mais toujours est-il qu’il ne faut pas qu’elle compte sur moi pour participer à ce jeu de dupes particulièrement humiliant et dégradant pour moi. Aussi, quand dans le lit elle s’est mise en dépit de mon humeur manifestement chagrine à passer sa main sur mon corps, je l’ai saisie par le poignet et je lui ai dit que j’en avais plus qu’assez de ces pratiques salaces qui déshonorent l’homme et souillent la femme, qu’un couple qui s’aimait vraiment n’avait pas besoin de ces expédients piteux et qu’au contraire la chasteté était le plus beau témoignage d’amour qu’un homme pouvait offrir à une femme. Clémence au début s’était mise à rire, mais, voyant que j’étais sincère, son visage s’est alors fermé et elle a battu des paupières d’un air pensif. Elle m’a dit d’une voix sourde, en détournant le regard, qu’elle ne me comprenait plus. Elle avait l’impression depuis quelque temps que je n’étais plus le même ; que j’avais changé. Elle avait du mal à me reconnaître. J’étais devenu si froid, si distant. C’était vraiment l’hôpital qui se foutait de la charité et j’étais en rage, mais c’était grotesque à vrai dire de vouloir entamer une discussion sérieuse avec un être si duplice, il était tard et j’avais encore du pain sur la planche, je me suis mordu les lèvres et je me suis tourné contre le mur en étouffant un sanglot.

169. Les amants n’ont jamais mauvaise haleine

Nous avons pris le petit déjeuner avec Clémence ce matin dans une ambiance sépulcrale, silencieux l’un face à l’autre, le nez plongé dans notre café, les dents serrées. Le comportement de Clémence, je dois le dire, me fait beaucoup de peine, et notre histoire – la façon dont elle se termine, surtout – me laisse une impression de gâchis considérable, triste à fendre l’âme. Nous nous sommes quittés à 8h sans nous dire un mot, et j’ai noyé aussitôt mon chagrin dans le travail, en poursuivant avec l’énergie du désespoir ma campagne de rédaction de poèmes à l’intention d’Agathe. Quel plaisir que d’écrire pour une femme ! Les mots coulent directement depuis mon cœur sur le papier, et ma main frémit de plaisir anticipé, brûlant, en pensant à la femme à qui je destine ces expressions de mon âme et aux sommes d’argent qu’elle va sans doute être disposée à m’offrir en échange de mon amour. Quel est le volume exact de sa fortune ? Je ne le sais pas vraiment, mais à en juger par son acquisition récente d’une maison en proche banlieue de la ville (dont la valeur, eu égard au prix de l’immobilier à Paris, doit être largement supérieure à celle de l’appartement de Clémence dans sa petit ville de province), je ne crois pas trop m’avancer en disant qu’elle est assez considérable, et peut me laisser espérer un bonheur conjugal durable. Je m’emballe peut-être un peu, évidemment, mais c’est bien là la marque d’un cœur ardent, sensible jusqu’à l’extrême, toujours prompt à s’émouvoir.

Ton regard de feu est comme un astre
Qui brille fort comme un soleil.
Qu’il est beau, ton astre, ton astre !
Dans toute la station il n’y en a pas de pareil.

Mes poèmes, de fait, sont très inspirés, et de coucher mes sentiments sur le papier indéniablement me grise. La correction, cependant, m’impose de ne pas trop tarder à revoir Rose après nos élans de la veille, je ne voudrais pas qu’elle s’imagine que mes déclarations n’étaient pas sincères, aussi j’ai fini la bouteille de rhum d’un trait et j’ai monté les marches quatre à quatre pour aller la retrouver. Elle était maquillée, la peau luisante, et avait revêtu une robe d’apparat que je ne lui connaissais pas, je l’ai laissée s’abandonner dans mes bras et je me suis excusé aussitôt de la poursuivre si vite à nouveau de mes assiduités, mais mes sentiments à vrai dire étaient trop ardents et la cuve de mon cœur menaçait de déborder, je l’ai attirée étroitement contre moi, elle a eu rapidement le souffle court et m’a dit que j’étais fou, et qu’elle était folle elle aussi. Nous nous sommes rapidement retrouvés nus et je fermais les yeux, les mâchoires crispées, quand soudain un bruit de clés s’est fait entendre confusément sur le palier et j’avais à peine rajusté ma chemise que son mari Edmond faisait irruption dans l’appartement, chancelant, l’œil hagard et la lèvre pendue, alors que nous sortions de la chambre. Il était visiblement ivre mort, et sa femme, la robe mal ajustée, s’est empressée de nous présenter l’un à l’autre. J’ai arboré mon plus beau sourire, ma ceinture à la main, mais l’homme était à bout de forces, et, une dizaine de secondes à peine après son arrivée, il gisait déjà la tête renversée dans le canapé du salon. J’étais confus évidemment, mais Rose m’a dit qu’il dormait et, accrochée à mon cou, m’a supplié, comme prise d’ivresse elle aussi, de rester encore un moment, mais je lui ai dit que malheureusement je devais de l’argent à Clémence et j’avais rendez-vous à 17h aux abattoirs de La Chapelle pour un petit boulot de nuit que j’avais trouvé au noir, cela consistait à trancher la gorge de veaux qui défilaient sur un tapis roulant pendant dix heures d’affilée, mais c’était payé 150 euros et je n’avais pas les moyens d’y couper. La propriétaire a papilloté des yeux, a marqué comme un temps d’hésitation, puis elle m’a dit en bafouillant de l’attendre un instant, elle est partie chercher son porte-monnaie dans la cuisine et j’ai commencé, lentement, à déboutonner ma chemise.

RAPPEL DES ÉPISODES PRÉCÉDENTS (160-169) :

NON CONTENTE DE SE DÉTRUIRE PHYSIQUEMENT PAR L’ALCOOL, CLÉMENCE POURSUIT SA LENTE DÉCHÉANCE EN S’ATTAQUANT FINALEMENT À NOTRE COUPLE LUI-MÊME, QUI, APPAREMMENT, NE LUI APPORTE PLUS SATISFACTION. ELLE ME DIT SA LASSITUDE DE VIVRE AVEC UN ARTISTE DÉSARGENTÉ, SON REGRET DE NE POUVOIR S’UNIR À UNE PERSONNE DE SA CLASSE SOCIALE ET, PRÉTEXTANT QUE C’EST LÀ INDISPENSABLE À SON ÉPANOUISSEMENT PERSONNEL – AUQUEL, SOI-DISANT, ELLE AURAIT NÉGLIGÉ DE PENSER DEPUIS TROP LONGTEMPS – PROJETTE NI PLUS NI MOINS DE ME METTRE À LA PORTE. C’EST ÉVIDEMMENT POUR MOI UN TREMBLEMENT DE TERRE SENTIMENTALO-FINANCIER, ET JE CHERCHE TOUT DE SUITE DANS MON ENTOURAGE FÉMININ DES SOURCES DE SOUTIEN POTENTIEL, EN DIRECTION D’AGATHE, UNE RAVISSANTE COLLÈGUE FORTUNÉE DE CLÉMENCE POUR QUI JE RÉDIGE DES POÈMES D’AMOUR SE DÉROULANT DANS LE MILIEU DE LA MONTAGNE, MAIS SURTOUT POUR L’INSTANT EN DIRECTION DE LA PROPRIÉTAIRE DU LOGEMENT DE CLÉMENCE, QUI EST UNE FEMME D’UNE SOIXANTAINE D’ANNÉES UN PEU MOINS BELLE, MAIS TRÈS GÉNÉREUSE EN MATIÈRE D’ARGENT ET DE SENTIMENT, ET QUI SAURA PEUT-ÊTRE, ELLE AU MOINS, M’APPORTER L’AMOUR ET LA STABILITÉ ÉCONOMIQUE NÉCESSAIRES AU DÉVELOPPEMENT DE MON MOI D’ARTISTE.

A SUIVRE…