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Episodes 56 à 59 du « Journal d’un copiste » de François Szabowski

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Episodes 56 à 59 du "Journal d’un copiste" de François Szabowski

155. L’art consume l’homme

J’ai lu aujourd’hui Tandis que j’agonise en passant la serpillère et je dois dire que j’ai été impressionné par le travail de documentation auquel s’est livré l’auteur, puisqu’il a recueilli dans ce récit le témoignage de près d’une quinzaine de témoins, qui se suivent les uns après les autres pour donner un tableau le plus précis possible de ce qui s’est réellement passé dans l’histoire en question. C’est pour moi un modèle en matière d’éthique et j’ai pris beaucoup de notes, mais c’était malheureusement le dernier livre de la liste de Jules et je suis maintenant à sec. Je suis parvenu heureusement à le joindre sur son téléphone, et il m’a répondu d’une voix caverneuse qu’il était en train de faire ses exercices spirituels et qu’il était très occupé aujourd’hui, mais il était invité ce soir chez des amis artistes et nous pourrions peut-être nous retrouver là-bas. Je lui ai demandé si je devais mettre un costume, mais il m’a dit en riant que le manche à balai suffirait amplement.

L’alcoolisme de Clémence est à vrai dire effrayant depuis quelques jours, et je n’étais pas mécontent à l’idée d’échapper ne serait-ce qu’un soir à ce misérable étalage maintenant presque quotidien de faiblesse morale. Je suis donc arrivé aux alentours de vingt heures à l’adresse indiquée, au troisième étage d’un grand immeuble de standing à la façade blanche comme une stèle, et le maître des lieux, un dénommé Yves, m’a accueilli hilare, une cigarette aux lèvres et une bière à la main, dans un appartement haut de plafond envahi de convives et de fumée, et baigné par une musique moderne qu’une chaîne stéréo diffusait à plein volume en faisant vibrer les cloisons. Jules sortait hagard des toilettes et m’a salué avec chaleur en se rhabillant, avant de me tendre une boisson et de me présenter à ses amis, qui se sont révélés effectivement appartenir dans leur intégralité au monde de l’art et des sphères intellectuelles – le fameux Yves était metteur en scène de comédies musicales, sa compagne Edwige occupait un poste haut placé dans le domaine du cinéma de films, d’autres étaient comédiens, peintres, musiciens, etc., j’étais dans un autre univers et je flottais, ahuri, au milieu des cris et des rires, ne sachant où donner de la tête. J’ai pris tout de suite Jules à part, un peu inquiet, car ce monde des artistes était nouveau pour moi et je lui ai demandé comment je devais faire pour ne pas commettre d’impair – j’avais eu de mauvaises expériences récemment et je préférais être prudent. Je lui parlai de mes mésaventures du réveillon, il s’est mis à sourire et, voyant que j’avais besoin d’aide, m’a répondu, plus sérieusement, en me mettant la main sur l’épaule tandis que je l’écoutais attentivement, les yeux plissés, que le comportement d’un artiste en société reposait sur trois règles intangibles : il fallait d’abord pouvoir parler de culture, c’était le premier point, et je lui ai répondu, ravi, que je venais justement d’apprendre par cœur les notices biographiques de plusieurs écrivains célèbres que j’avais trouvées dans le dictionnaire Larousse. Jules a éclaté de rire et m’a dit que c’était très bien, puis il a repris son sérieux, froncé les sourcils, et m’a dit en tendant un deuxième doigt qu’il fallait ensuite, toujours, s’efforcer d’avoir dans son attitude quelque chose d’artistique et j’étais déjà en train de me ronger les sangs pour imaginer quelque chose mais il m’a montré mon balai d’un air d’évidence et m’a dit, en hochant la tête d’un air rassurant, que c’était parfait. Il ne restait que le troisième point, le plus crucial, des règles absolues du comportement de l’artiste en société (mais la règle était aussi valable dans le privé) : il fallait, impérativement, et en quantité importante, boire de l’alcool. J’ai ouvert grand les bras, soulagé, et Jules, pressé de quitter le recoin du couloir, m’a tapé sur l’épaule en me disant qu’il n’y avait donc pas de raison de m’inquiéter, que j’avais toutes les armes nécessaires à ma disposition et que je m’en sortirais très bien. La soirée de fait s’est déroulée très correctement à mon sens en dépit de quelques flottements, et j’ai surtout été très intéressé de découvrir que la plupart de ces professionnels du domaine artistique étaient eux aussi très peu rémunérés pour leur travail, et étaient obligés non seulement de travailler d’arrache-pied dans leur domaine, mais aussi, souvent, d’avoir d’autres emplois annexes plus rémunérateurs, guère différents à vrai dire de ceux que j’avais pu exercer en tant que copiste. Et je l’ai constaté, effectivement, au moment de quitter les lieux, épuisé, en observant l’assistance réunie éparse autour des buffets et de la table basse encombrée de bouteilles vides : il régnait indéniablement ici une atmosphère de labeur et d’effort créatif, qui me faisait dire que j’étais avec eux – plus qu’avec les collègues de Clémence – parmi mes pairs, et que j’avais peut-être tout simplement trouvé une nouvelle famille. Je n’avais pas été bien sûr sans remarquer que plusieurs de mes interventions avaient suscité chez mes interlocuteurs des réactions de perplexité, mêlées de rires, signes que la route était encore longue avant que je puisse me dire totalement intégré, ou adapté, disons, à ce nouveau monde professionnel, mais en tout cas, rien de semblable à l’hostilité que j’avais ressentie parmi les collègues de Clémence. Il semble donc bien, clairement, que je sois sur la bonne voie.

156. Les hippopotames sont mal placés pour parler de régime

Dans l’effervescence de la soirée d’hier, j’ai complètement oublié de demander à Jules de me donner une nouvelle liste de lecture, propre à combler le gouffre culturel qui me sépare des élites et autres nantis ayant eu les moyens de suivre des longues études, et je me suis retrouvé ce matin le bec dans l’eau. En désespoir de cause, j’ai passé la matinée, jusqu’à l’heure de l’ouverture de la bibliothèque, à apprendre par cœur les dates de règne des rois de France dans la section Noms propres de mon dictionnaire tout en repassant le linge de corps de Clémence. La lèvre inférieure du bibliothécaire à qui j’ai présenté ma requête est restée pendue un long moment, et j’ai décidé de procéder par moi-même, en compulsant une volumineuse encyclopédie de la littérature des dix-neuvième et vingtième siècles. Je suis ressorti avec un sac à dos plein et je me suis remis au travail dès mon retour, alternant lecture, prise de notes et rédaction de notices biographiques. Je dois dire que pour l’instant mon entreprise de rattrapage culturel m’a amené à éprouver une grande admiration pour l’écrivain allemand d’origine tchécoslovaque Franz Kafka, non tant pour ses livres, qui sont le plus souvent un ramassis de mensonges grossiers (cette histoire de transformation en insecte notamment est particulièrement ridicule), mais pour l’auteur lui-même, et son investissement total dans le travail, la hargne avec laquelle il a scrupuleusement, tout sa vie durant, rogné sur son bonheur personnel en vue d’accroître son volume de travail, et ce, en dépit d’une maladie des bronches contractée à la piscine municipale de Prague. C’est là je crois un modèle à suivre, et j’avoue aussi que, d’un point de vue de copiste, ces deux petites ailes du « f » (que je ne peux pas rendre dans la version tapuscrite) qui volètent emprisonnées entre les deux « K » de son nom sont particulièrement gracieuses et me ravissent. J’aime aussi beaucoup la silhouette rebondie et confortable de « Gogol », même si – d’après ce que j’ai pu lire – l’auteur semble difficile à juger, puisqu’il n’a cessé dans sa vie d’osciller entre le souci de rendre jusqu’à la plus petite miette de véracité authentique concernant par exemple la vie des paysans de son pays (je pense à sa deuxième partie des Âmes mortes), et une tendance coupable à pondre des historiettes abracadabrantes (l’histoire de cet homme qui perd son nez ! quelle honte…), et, j’ose le dire, tout à fait scandaleuses en matière de mensonge. La longue chenille ondulante, semblable à un relevé sismique, de « Dostoïevski » – véritable défi pour le copiste exigeant – remporte aussi mes suffrages, et je dois dire que j’éprouve même un profond respect pour l’auteur tout entier, tant ses œuvres débordent du désir de bien faire, de ne jamais mentir (ce qu’il appelle « enjoliver », comme c’est juste !), et de toujours rester le plus fidèle possible à ce qui s’est réellement passé. Combien d’histoires cet homme a vécues ! Quelle vie. C’est tout simplement un prodige, et j’avoue également que le fait qu’il ait lui-même été copiste ne le rend que plus cher à mon cœur. Ce sont ainsi de nouveaux horizons culturels qui s’ouvrent à moi, et je palpite. Clémence est rentrée à l’heure aujourd’hui, mais a bu trois martini d’affilée dans le canapé sans prendre le temps d’enlever son manteau, et quand, à nouveau, elle m’a proposé d’une voix suppliante, arguant de cet appartement « glauque » (qu’elle avait pourtant choisi elle-même), d’aller avec elle au cinéma, j’ai posé la main sur mes reins et je lui ai dit que les tâches ménagères m’avaient usé, que j’avais eu mal au dos toute la journée et qu’il était sans doute plus raisonnable que je me repose. Elle a fait la moue en se servant un nouveau verre, et, posant sur moi un regard soucieux, m’a dit que mon état physique l’inquiétait de plus en plus, et qu’elle allait prendre rendez-vous pour moi chez un spécialiste. Recevoir des leçons en matière de santé de la part d’une alcoolique surmenée vivant sans cesse à la limite de la dépression m’a fait doucement rire, et j’ai préféré ne rien répondre. Elle m’a demandé un instant plus tard si je voulais boire un verre avec elle, j’ai décliné poliment et je me suis replongé dans mon livre, tandis qu’elle allumait la télévision en ouvrant un sachet de cacahouètes, son verre de martini coincé entre les genoux.

157. Chaque pot a son couvercle

Je continue à travailler sans relâche, comme une bête sûre de sa force qui progresse d’un pas égal dans la gadoue. C’est là un travail certes ingrat mais qui va porter ses fruits, et dont je sens déjà les incidences sur mon style, qui imperceptiblement se modifie, et de fait je vois bien aussi que jour après jour les textes de mon journal sont de plus en plus longs. C’est là le signe d’un progrès, et je crois qu’il est temps, à mon avis, maintenant que j’ai lu tous ces livres et que j’ai commencé à les oublier, que je remette à l’écriture pour mettre en pratique toutes ces nouvelles connaissances. Je suis allé chercher une boisson à la cuisine en début d’après-midi, mais il n’y avait plus de bière et j’ai donné un grand coup de pied dans le frigo. Clémence me buvait toutes mes réserves, et je ne disposais même plus du strict nécessaire pour pouvoir travailler. Il allait falloir que je descende dans le froid et c’était vraiment énervant de voir qu’au lieu de m’aider Clémence ne cessait en réalité de me mettre des bâtons dans les roues. Je me suis donc frappé la tête contre le mur une bonne dizaine de fois afin de faire naître des ecchymoses sur mon visage, j’ai complété le tout par quelques percussions de l’épaule contre le tranchant de la porte, je me suis précipité à mi-cuisse contre le rebord du bureau, puis je suis monté chez la propriétaire. J’ai pris un air humble et je lui ai dit que je me permettais de venir la déranger parce qu’elle avait dit que je pouvais le faire, et j’avais honte (je baissai la tête) de le lui dire mais le fait est que j’avais faim, j’avais fini avant-hier soir les dernières miettes de la tarte qu’elle m’avait donnée la semaine dernière et n’avais plus rien mangé depuis. La propriétaire s’est émue aussitôt et m’a fait entrer en balbutiant, puis elle a poussé un cri quand à la lumière de l’entrée elle a vu mes plaies sur le front et elle m’a demandé ce que c’était. Je lui ai répondu que ce n’était rien, quelques contusions tout au plus car ma sœur était très tendue en ce moment et ne supportait pas que je réclame quand, tiraillé par la faim, j’émettais une plainte. Je l’ai laissée désinfecter mes plaies, penchée sur mon visage tandis que je m’accrochais à son bras pour mieux supporter la douleur, elle a voulu me servir à manger et j’ai accepté le carafon de vin qu’elle joignait au repas. Je lui ai demandé de venir s’asseoir à côté de moi, et, après avoir terminé les pommes de terre, je lui ai dit, les larmes aux yeux, en posant la main contre sa taille, qu’elle était très généreuse avec moi, que je ne le méritais sans doute pas mais que je la remerciais beaucoup. Elle m’a dit que ce n’était rien mais j’ai ajouté, les lèvres tremblantes, qu’elle était une femme formidable et que je ne comprenais pas comment son mari pouvait rester toute la journée dehors quand il avait un tel trésor chez lui, d’autant plus que, je pouvais lui dire, elle était une très belle femme. Moi-même j’avais toujours été très malheureux en amour, les femmes jeunes étaient trop immatures et pour moi une femme n’était véritablement femme qu’à partir de cinquante ans car c’est à la maturité que la fleur s’épanouit. Mais la société était pleine de préjugés, l’amour entre trentenaires et soixantenaires était mal vu et, en dépit de quelques belles histoires – véritables étoiles filantes dans le sombre tunnel de ma vie amoureuse – je n’avais jamais réussi à trouver chaussure à mon pied. Elle était très émue par toutes ces confidences, j’ai grimacé en me levant de table et je me suis mis en caleçon pour lui montrer mes plaies sur les flancs et les cuisses, suite aux coups que Clémence m’avaient assénés hier avec la table basse. La propriétaire était très troublée et je lui ai dit qu’elle pouvait poser sa main, mais j’ai entendu du bruit dans l’escalier et, craignant que ce ne soit ma sœur, je lui ai dit qu’il était plus prudent que je rentre maintenant. Elle m’a rattrapé dans les escaliers pour me mettre un billet de 50 euros dans la main, mais il y avait du monde qui arrivait et elle est remontée si précipitamment jusqu’à sa porte que je n’ai pas eu le temps de m’opposer. Le civet me pesait sur l’estomac, j’ai fait réchauffer une boîte de haricots blancs à la tomate pour Clémence et je suis allé m’allonger pour faire un somme.

158. La place des médecins est en prison

À mon réveil ce matin Clémence était déjà partie et m’avait laissé un chèque sur la table basse, accompagné d’un mot où elle me disait que comme j’étais infirme du dos, il fallait que je me soigne, et qu’elle avait donc pris rendez-vous pour moi cet après-midi à quatorze heures. Elle ajoutait qu’elle savait que je n’aimais pas les médecins, et, pour me convaincre d’y aller, me promettait une « belle récompense » – sans préciser laquelle, évidemment. C’est malheureusement le lot des démunis que de devoir s’incliner devant le pouvoir et l’argent, et je me suis donc rendu au rendez-vous comme un forçat, voûté et humble. Le praticien était un grand échalas et il faisait une moue sceptique en écoutant mes symptômes, d’après lui cette histoire de dos bloqué suivi de crises de tétanie (ou l’inverse) n’avait aucun sens et était sûrement psychologique, je lui ai répondu goguenard que ma douleur, elle, était en tous cas bien réelle, il m’a demandé si je buvais et je lui ai dit que j’étais à proprement parler écrivain. Il a hoché la tête d’un air ironique puis m’a dit en souriant que si j’étais écrivain, lui il était le père Noël et il m’a fait m’étendre nu sur la table de soins. Il avait à peine touché mon dos que j’ai poussé un hurlement qui l’a fait reculer d’un mètre, il a retenté sa chance un peu plus loin et je n’ai fait que gémir, mais en palpant la région voisine de la colonne il a déclenché soudain une violente crise accompagnée de ruades, vomissements et cris de cochon qui l’ont éloigné à l’autre bout de la pièce. Ses collègues ont accouru aussitôt et l’ont aidé à me maîtriser, et il a dû convenir, livide, que j’avais bien un problème. Il bafouillait en disant qu’il n’avait jamais vu une chose pareille et il s’excusait, confus, pour ce qu’il avait pu dire. Dans l’état actuel, il lui était tout à fait impossible de se prononcer et, d’une main tremblante, il m’a tendu une ordonnance pour que j’aille passer des examens. Je descendais le boulevard, impatient d’obtenir ma récompense, quand soudain j’ai aperçu Jules au comptoir d’un café. Surpris de le trouver dans un quartier si éloigné, je lui ai demandé s’il avait lui aussi des problèmes de santé, il m’a répondu qu’il habitait juste au-dessus, avec sa femme Maud qui était comédienne. L’appartement était petit, et quand il avait besoin de se concentrer pour rechercher l’inspiration, il était souvent obligé de descendre ici, car dans l’appartement ils se marchaient dessus et il n’arrivait pas à trouver une atmosphère propice. Maud, malheureusement, ne comprenait rien aux affres de la création, et elle acceptait mal sa façon de travailler. Elle se méprenait sur son compte. J’étais content de le voir en tous cas, et je lui ai dit que ce n’était pas facile de s’entendre en termes d’art avec les femmes, j’avais des problèmes moi aussi avec ma sœur Clémence, qui me forçait à aller voir des films de cinéma et me faisait perdre mon temps, car le cinéma était un art mineur et qui plus est mensonger. Jules a commandé une nouvelle tournée puis il a dodeliné de la tête et m’a dit qu’il était difficile de généraliser, car le cinéma était un mode d’expression intéressant qui pouvait nourrir l’écriture, stimuler l’imaginaire, et ouvrir des portes vers de nouvelles formes de narration, j’ai fait la moue et je suis passé au vin rouge, puis je lui ai répondu que, comme je le lui avais déjà dit, l’imagination était pour moi un mensonge et que l’art véritable devait être VRAI, je n’étais pas orateur évidemment et les lèvres de Jules frémissaient, il m’a dit qu’il comprenait ce que je voulais dire, mais qu’on ne pouvait pas non plus renoncer complètement à l’imaginaire et qu’il était difficile de ne raconter que des choses qui s’étaient réellement passées – on pouvait peut-être défendre une forme de réalisme et se dire hostile à la science-fiction ou à ce qu’il a appelé les littératures de l’imaginaire, et il continuait à parler mais le carafon de vin rouge était fini et j’ai tapé du poing sur la table après avoir commandé une boisson plus forte apte à me réchauffer vraiment car le froid dehors était mordant, et je lui ai dit, plein d’enthousiasme en me tenant au comptoir, qu’avec des arguments comme ça et si on laissait faire, la littérature allait peu à peu dépérir comme un fruit pourri et n’être plus que l’œuvre de cadavres sur plume et j’ai haussé les sourcils, éberlué par ma verve, mais Jules riait déjà franchement et nous nous sommes réconciliés autour d’un calva. Il m’a dit en hoquetant que j’étais un hussard et que cela le changeait, il aimait les artistes qui avaient du tempérament et j’ai tapé gaiement du balai sur le sol pour lui donner raison. Il a regardé attentivement sa montre et en relevant la tête m’a dit qu’il se sentait mûr pour écrire maintenant et qu’il allait se mettre au travail, j’ai opiné du chef car c’est vrai qu’il était tard, nous nous sommes quittés chaleureusement sur le trottoir et je suis rentré d’un pas allègre, en me disant que le métier d’écrivain, décidément, était bel et bien celui pour lequel j’étais taillé.

159. Tout salaire mérite travail

Clémence s’est montrée ravie hier, au retour de mon entretien avec Jules, d’apprendre que j’étais allé chez le médecin, et, en guise de récompense, a proposé d’aller m’offrir un verre dans le bar corse de la rue Quincampoix. L’intention était louable et j’ai bien entendu accepté de bon cœur, mais une fois sur place elle a très vite argué du froid mordant pour commander à la pelle des vins chauds à la cannelle – qui, d’après elle, perdaient tout leur alcool dans la combustion, et sauraient mieux que la bière soigner sa gorge enflammée – les verres ont filé dans sa gorge les uns après les autres et la situation n’a pas tardé à dégénérer. À la fin du deuxième litre elle dansait avec les serveurs, et, ayant réussi à lui faire convenir, au vu de son état, que ces breuvages n’étaient peut-être pas entièrement dépourvus d’alcool, elle a accepté de se rabattre sur un pichet de bière à la châtaigne pendant que je commandais un second lait-fraise. Malheureusement, le mal était fait, et elle braillait des chants de berger quand, tard dans la nuit, je l’ai remontée à grand-peine à l’appartement. Je l’ai réveillée de force au petit matin, mais, au bout de quelques pas, elle s’est effondrée à nouveau dans le lit, et, d’une voix d’outre-tombe, a appelé le bureau pour les avertir qu’elle avait « chopé un virus » et qu’elle allait devoir garder le lit. Elle a fini par se lever, chancelante, peu avant treize heures, j’avais préparé du chou aux rillettes mais elle m’a dit qu’elle n’avait pas faim et s’est contentée de grignoter quelques biscottes avec une bouteille de vin rouge, arguant en riant qu’il fallait combattre le mal par le mal. Je l’ai regardée d’un œil noir tout en continuant à lire, et elle s’est mise d’elle-même à se justifier en disant qu’elle était fatiguée. Le café n’avait plus d’effet sur elle, et ne faisait qu’augmenter son anxiété, il n’y avait que l’alcool qui la remontait. Elle a relevé la tête, ses yeux luisaient et elle m’a dit que le rythme de la vie parisienne était difficile, et qu’à vrai dire elle se demandait si elle n’en avait pas assez, si c’était vraiment de cette vie-là dont elle avait envie. Elle s’est mise à pleurer et je lui ai répondu d’une voix calme que l’homme était fait pour travailler et pas pour dormir, et qu’elle avait diable passé l’âge de faire des caprices. Elle a souri en tremblant des lèvres mais s’est resservi un bol de vin rouge, et j’ai repris ma lecture en soupirant. Elle s’est endormie quelques minutes plus tard, elle a finalement passé l’après-midi au lit à ronfler, et elle n’a pas bougé d’un pouce quand son téléphone s’est mis à sonner. C’était Agathe et j’ai décroché, elle avait entendu dire que Clémence était malade et elle voulait savoir comment elle allait, je lui ai demandé si elle était toujours belle et si elle portait cette jolie robe qu’elle avait au réveillon, elle m’a dit oui puis non en riant et m’a demandé comment j’allais et où j’en étais dans mon travail. Je lui ai dit que notre rencontre m’avait beaucoup inspiré et que je m’étais mis à écrire des poèmes sur les montagnes, que je lui avais dédiés. Elle a gardé un moment le silence puis m’a dit qu’elle serait ravie de les lire, j’étais sur le point de lui proposer un rendez-vous mais j’ai dû lui dire que je la rappellerais et raccrocher précipitamment car Clémence faisait du grabuge, et j’ai couru jusqu’à la salle de bains pour aller chercher une bassine.

RAPPEL DES ÉPISODES PRÉCÉDENTS (150-159) :

JE POURSUIS AVEC L’ACHARNEMENT D’UNE MULE MON ENTREPRISE DE RATTRAPAGE INTELLECTUELLO-CULTUREL VISANT À EFFACER LES STIGMATES D’UNE ENFANCE PASSÉE DANS LA MISÈRE, PAR UNE LECTURE INTENSIVE DE LIVRES, MAIS BIEN QU’AYANT RÉUSSI À ALLÉGER CONSIDÉRABLEMENT LE VOLUME DES TÂCHES MÉNAGÈRES QUE CLÉMENCE M’INFLIGE, JE NE PEUX MALHEUREUSEMENT Y CONSACRER TOUT LE TEMPS QUE JE VOUDRAIS PUISQUE JE DOIS AUSSI VEILLER À LA PROTECTION DU CHAT ROGER, EN ME GAGNANT LES BONNES GRÂCES DE LA PROPRIÉTAIRE, QUI S’APPELLE ROSE ET SE RÉVÈLE FINALEMENT UNE FEMME GÉNÉREUSE. TANDIS QUE, TEL UN BRISE-GLACES, JE ME FRAIE UN CHEMIN PAR L’ENTREMISE DE MON AMI JULES DANS LE MONDE ARTISTIQUE PARISIEN, CLÉMENCE, ELLE, RETOMBE DANS SES VIEUX TRAVERS DE FAIBLESSE PSYCHOLOGIQUE, ET, SE DISANT HARASSÉE DE TRAVAIL, SOMBRE PEU À PEU DANS UN ALCOOLISME VULGAIRE. C’EST TRISTE, MAIS, MALHEUREUSEMENT, GUÈRE SURPRENANT.

A suivre…