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« La Forge », un texte d’Antoine Bargel

"La Forge", un texte d’Antoine Bargel

[Aux lecteurs qui veulent en savoir davantage sur notre maison, nous offrons un texte d’Antoine Bargel, directeur du domaine étranger dans la collection Littératures.]

La Forge

A Louis Le Nain,

Il va parler. Cela fait un moment qu’il est immobile, les yeux écarquillés fixant les flammes vives du foyer : son cigare a fumé doucement en s’éteignant dans son poing, sa main gauche est restée crispée sur le col d’une bouteille, quelque chose ayant interrompu le mouvement qui la portait à sa bouche ; sans doute est-ce cela qui a monté en lui, ce grondement inaudible qui a gonflé son ventre, replié ses épaules, tendu son cou vers l’âtre tant qu’à travers l’air épais le forgeron l’a senti et s’est retourné à demi, guettant l’instant proche où son visage renfrogné va s’ouvrir, ses lèvres trembler dans sa barbe hirsute puis soudain, l’instant où l’homme va se mettre à parler.

L’enfant l’a senti lui aussi, a vu cette flamme qui redouble, dans les yeux de l’homme, le travail de son père ; il observe de derrière l’enclume, craintif et émerveillé. Peut-être est-ce parce qu’il est l’aîné : capable déjà de sentir ce qui bout dans l’homme, ce qui remuera un jour ses entrailles et le poussera à son tour sur les routes, s’enivrant de vin et d’espace, puis le ramènera, toujours de passage, là où se célèbrent les grandes magies de l’art. Ou peut-être, tout simplement, ses cadets sont-ils trop occupés, l’un à me regarder, tout droit dans son petit costume bleu, un sourire un peu polisson aux lèvres, fier de mon attention, le second à admirer son père dont la stature domine le groupe et lui fait de l’ombre, pour rien remarquer. La mère est là qui me regarde aussi, elle est habituée à ces moments ; tranquille, les bras croisés sur le ventre, elle a un air inexpressif et simple, est poliment tournée vers moi. Le voile blanc qui couvre ses cheveux suggère une vierge Marie, mais ses traits fatigués et son teint cireux révèlent par trop les souffrances de l’enfantement.

L’homme va parler.

*****

Mais voici qu’au moment de libérer ses paroles, dont j’ignore tout du contenu et de la forme, un doute me prend. C’est qu’il s’agit de toute autre chose, si l’homme se met à parler. Toute l’harmonie de ce charmant tableau va se trouver menacée, j’en ai peur, et les pires souffrances peuvent s’abattre sur les pauvres enfants, leur mère et les deux hommes. Dans ce silence, on se comprend, chacun joue le seul rôle qu’il connaît, mais si les mots s’en mêlent – et ils s’en mêleront, c’est sûr, tôt ou tard, je ne peux que retarder l’échéance – chaque partie du corps aura sa propre direction, chaque objet sa menace et l’être, au plus profond de chaque individu, sera comme une chaussette que l’on retourne à volonté. Ecartelés, j’aurai très vite un ou deux pieds d’enfants brûlant dans la forge, la mère à cheval sur l’enclume les jupes retroussées, le sang gorgeant la poussière du sol, mon imagination n’est pas assez corrompue pour percevoir les détails.

Je suis bien conscient cependant que j’ai ma part de responsabilité dans ce qui va leur arriver, et pendant ces quelques instants où je peux encore les préserver, en les figeant, peut-être y a-t-il quelque chose que je puisse faire. Après tout, c’est moi qui ai lu, il n’y a pas si longtemps, leurs attitudes et leurs regards. Je leur ai donné un sens, à grands traits, mais j’ai pu me tromper : peut-être, en réalité, l’homme est-il entré quelques minutes plus tôt, perdu dans la nuit et ayant aperçu une lumière. La mère l’a fait asseoir, lui a donné du vin et un cigare, alors que le père jetait dans le feu une poudre de sa composition. Alors, dans l’éblouissement des flammes, attisées par un soufflet au rythme infernal, l’homme a vu le visage de sa sœur morte qui le regardait. Hypnotisé, il s’est crispé sur son tabouret, et c’est là que le forgeron (mais n’est-il que forgeron ?) se retourne pour voir si le moment est arrivé – pendant ce temps l’aîné des fils admire l’effet de cette magie sur l’homme, le petit au sourire démoniaque guette ma réaction, car il sait que la suite va me surprendre, le troisième a un peu peur de ce que va faire son père, sa sensibilité naissante s’accommodant mal de certaines scènes, la mère aux yeux de crapaud me regarde, si je dois y passer aussi autant que ce soit tout de suite, ça lui fera moins de travail en cuisine – car son tisonnier est chauffé au rouge.

Ça ne serait vraiment pas de chance, ni pour l’homme, ni pour moi, aussi observons mieux, penchons-nous plus avant, la vérité est là, sous nos yeux, ne prêtons pas attention à ces chimères de poète, voyons, ce sont de braves gens, travailleurs et honnêtes, et bons chrétiens ! (Le regard fixe de l’homme me fait peur, au lieu de se mettre à parler, il pourrait bien se tourner vers moi et je crains de m’en oublier d’émotion, mais chut, que cela reste entre nous.) Chassons ces idées ridicules et soyons à notre tour honnêtes envers eux.

*****

Une femme, debout près de la forge, retient d’une main chaste autant qu’elle soulève, gracieuse, la tunique rouge qui la drape, découvrant deux mollets rebondis et gironds.

« Je les tuerai ! Tous ces grands ces nobles seigneurs, hypocrites et menteurs ! Des criminels ! Et chacun saura, tout ce bon peuple qui les idolâtre et vénère leurs manières, leurs gestes et le ton de leur voix, qui rayonne au premier ordre de la pure joie d’être commandé, tout ce peuple verra ce qu’est un homme libre ! Il apprendra par le sang ! »

Une femme, que dis-je c’est Vénus ! Son sein d’albâtre effleuré d’un doigt fin le prouve ! Et sa tête penchée, nattée de cheveux sombres, enclot dans sa beauté et la lumière et l’ombre.

« Je les revois, sur leurs chevaux, les deux fils du marquis. Ma sœur dansait, elle était jeune et belle, bientôt se marierait ! Le village était là, assemblé pour la fête, tous ont vu les deux rapaces perchés sur leurs bêtes, n’ont rien dit – elle a continué à danser la petiote ! Jusqu’à ce qu’ils l’enlèvent dans un galop et l’emportent, au vu de tous, l’orchestre a continué à jouer. »

A ses pieds, mais c’est le petit Cupidon ! Attiré par l’armure que pour Enée Vulcain forge aidé par ses fils, malgré son tout jeune âge il avance vaillant.

« J’étais là quand elle est revenue : la vie avait quitté son corps, déjà, c’était une ombre qui marchait, muette, vers la maison du père ; la nuit, quand tous dormaient, vers la rivière. Au matin ses cheveux flottaient, son corps était sous l’eau. J’ai ajouté mes larmes à ce tombeau. »

Vulcain assis, majestueux, surveille le fer battu qui étincelle, ou est-ce le sein de Vénus ?

« Mais je la vengerai ! Je prendrai leurs entrailles et les mangerai ! Demain, après la messe, ils sortiront de l’église et sur la place, mon couteau dans leur ventre ouvrira voie au jour, à la lumière brûlant le mal en eux ».

Son corps âgé mais fort est forgé par la forge, lui seul peut soulever sa masse, maîtriser le feu de la terre.

« Et si je meurs, enterrez-moi près de ma sœur, et remember« .

Le premier fils frappe le fer, armé d’un petit marteau. Ses aînés s’affairent au foyer, l’un d’eux s’est retourné.

*****

L’homme se tait, son regard se perd dans les flammes.

(Non, ce n’était pas lui qui parlait, pas cette grandiloquence, pas cette maladresse ridicule chez un tel homme, ce n’était que l’écho de mon imagination affolée, alors que j’essayais – vous avez vu comme ils sont calmes, maintenant ? – de me tirer du mauvais pas où je nous avais fourrés. Ca va mieux, merci, je connais parfois ce genre de crises mais cela ne dure guère, nous pouvons continuer.)

Antoine Bargel

[Image : Louis Le Nain [Public domain], via Wikimedia Commons.->http://commons.wikimedia.org/wiki/F…]