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Postface de Thomas Constantinesco à « L’amitié » de Ralph Waldo Emerson

Thomas Constantinesco, spécialiste de l’oeuvre d’Emerson, a publié une traduction de son essai « L’amitié ». ce petit volume est suivi d’une belle préface, que nous sommes heureux de vous proposer aujourd’hui.

Postface de Thomas Constantinesco à "L’amitié" de Ralph Waldo Emerson

[Les Editions Aux forges de Vulcain ont publié une nouvelle traduction de « L’amitié » de Ralph Waldo Emerson, par Thomas Constantinesco, le spécialiste français de celui qui est, pour beaucoup, le premier écrivain, poète et philosophe américain. Thomas Constantinesco a rédigé une belle postface que nous soumettons à votre appréciation. Les intertitres du texte (en gras) ont été ajouté par l’éditeur.]

[Ci-contre : portrait de Ralph Waldo Emerson. Source : Wikipedia.]

Postface à « L’amitié » de Ralph Waldo Emerson, par Thomas Constantinesco

Des amis, Ralph Waldo Emerson en eut plusieurs. Il y eut d’abord ses frères, William, l’aîné, avec qui il échangea ses premières lettres, et Charles, son cadet, dont il admirait le génie et dont le décès soudain en 1836 affecta profondément Waldo : « je ne pourrai jamais ramener auprès de vous mon noble ami ; il était mon ornement, mon génie & ma fierté. – Une âme s’en est allée, si précieuse et si rare qu’ils furent peu nombreux à connaître sa véritable valeur », écrit-il endeuillé à sa femme Lidian à l’issue des funérailles. Emerson eut aussi, au nombre de ses amis, les membres du « Transcendental Club » qu’il contribua à fonder, quelques mois après la mort de Charles et à la veille de la parution de Nature, son premier ouvrage.

Un club d’amis

Cercle d’intellectuels et de réformateurs de Nouvelle-Angleterre, les transcendantalistes se réunissaient régulièrement dans la maison d’Emerson à Concord, à côté de Boston ; parmi ses amis les plus proches, mentionnons Bronson Alcott, Ellery Channing et Henry David Thoreau, qui fut également, lit-on souvent, son premier disciple. Outre-Atlantique, Emerson entretint avec Thomas Carlyle, monument de la littérature victorienne, une amitié par correspondance longue de près de quarante ans. Grands lecteurs l’un de l’autre, ils assurèrent la diffusion réciproque de leurs œuvres de part et d’autre de l’Atlantique. Emerson ne rencontra pourtant Carlyle qu’à trois reprises, lors de ses voyages en Europe en 1833, 1847 et 1872, mais leur amitié se soutint, année après année, de l’impressionnante fidélité de leurs échanges épistolaires. Mais c’est sans doute avec des femmes, et notamment Margaret Fuller, Caroline Sturgis et Anna Barker, qu’Emerson noua ses liens d’amitié les plus intenses, à la faveur de longues lettres et de conversations nombreuses où l’on voit progressivement l’amitié prendre une coloration amoureuse.

Amitié ou amour ?

Or ce glissement, ou peut-être cette hésitation entre l’amitié et l’amour, mais aussi entre la raison et le cœur, l’esprit et le corps, l’absence et la présence, inquiète tout particulièrement l’essai qu’on vient de lire. Il paraît pour la première fois en mars 1841, dans un volume rebaptisé Essays : First Series en 1847 pour le distinguer de la seconde série publiée trois ans auparavant. À cette époque, Emerson, qui naît en 1803 et meurt près de quatre-vingts ans plus tard en 1882, est en passe de devenir une figure majeure de la littérature et de la culture de Nouvelle-Angleterre, fortune à laquelle ses études de théologie à Harvard ne semblaient pourtant guère le destiner. Mais après la mort de sa première femme Ellen en 1831, il traverse une profonde crise spirituelle qui va le conduire à renoncer à son ministère et à démissionner de la Seconde Église de Boston deux ans à peine après avoir été ordonné. Il s’embarque alors pour l’Europe et traverse l’Italie et la France avant d’atteindre l’Angleterre, où il rencontre les maîtres du Romantisme, Samuel Taylor Coleridge et William Wordsworth, puis l’Ecosse, où il fait la connaissance de Carlyle.

Emerson, conférencier à succès

À son retour aux États-Unis en 1833, il abandonne la carrière ecclésiastique pour embrasser celle d’homme de lettres et de conférencier itinérant. Fort du succès de ses premières tournées à Concord, Boston, New York et bientôt jusque dans le Midwest, il publie Nature en 1836 et cherche, à la fin des années 1830, à rassembler une série de textes autour de ses thèmes de prédilection : « L’Histoire », « La Confiance en soi », « La Compensation », « Les Lois spirituelles », « L’Héroïsme », « L’Âme suprême », « L’Intellect », « L’Art » et quelques autres. Douze essais en tout, dont « L’Amitié ». À la différence des autres essais du recueil toutefois, « L’Amitié » n’est pas directement issu du texte d’une conférence, mais il provient de discussions qu’Emerson a menées, par lettres interposées, avec nombre de ses ami(e)s, notamment au cours de l’été 1840. Et s’il ne fait peut-être pas partie des essais que la postérité a le plus distingués, il occupe une place de choix au cœur même du recueil (où il figure en sixième position) et reste l’un de ceux qu’Emerson a composés avec le plus de soin, confirmant une fascination pour l’expérience de l’amitié déjà perceptible à la lecture des journaux et de la correspondance.

Emerson, lecteur d’Aristote et de Montaigne

Mais à lire le texte, justement, il semble qu’Emerson ait choisi de retenir la leçon d’Aristote, que rappelait déjà Montaigne dans son essai consacré à l’amitié, plutôt que celle de sa propre expérience : « O mes amis, il n’y a nul amy ! » Appel lancé aux amis pour leur en dénier le statut, appel voué à rester sans réponse et qui dessine les contours d’une théorie de l’amitié placée sous le signe du paradoxe et de la contradiction. En suivant ce premier fil à travers les oscillations, hiatus et renversements qui scandent la réflexion d’Emerson, il apparaît rapidement qu’il n’y a pas d’amitiés possibles, car celles-ci sont autant de chaînes qui nous entravent, de liens qui nous retiennent captifs. L’amitié, ce serait alors ce dont il faut se dégager, se libérer, pour être enfin soi-même. Cette déclaration d’indépendance n’est pas sans évoquer l’un des essais les plus connus d’Emerson, « Self-Reliance », que l’on traduit souvent par « La Confiance en soi » ou « L’Autonomie » et qui figure dans le même recueil que « L’Amitié ». Dans ce texte, qui devient très vite l’un des principaux articles de foi du credo transcendantaliste, Emerson revendique le droit à la sécession au nom de son aversion pour le conformisme social et fait de l’individualisme la nouvelle religion civile de l’Amérique, affirmant avec véhémence : « La seule loi qui me soit sacrée, c’est celle de ma propre nature. […] [S]eul est juste et bon ce qui suit ma constitution ; est mauvais tout ce qui va à son encontre ». En plusieurs occasions, l’essai sur l’amitié retrouve ces accents libertaires et propose, non sans forfanterie, de mettre un terme à toutes les relations d’amitié afin de garantir l’intégrité de chacun : « Disons même adieu à nos amis les plus chers et mettons-les au défi par ces mots : “Qui donc es-tu ? Laisse-moi aller ; je ne veux plus être ton sujet” ». Comble du paradoxe : le seul ami possible, ce serait alors soi-même. Fantasme d’une amitié minimale qui aura pris soin d’écarter un à un tous les amis pour se protéger de toute forme d’assujettissement.

L’amitié, remède contre le conformisme

À d’autres moments, en revanche, Emerson se prend à rêver d’amitiés nombreuses : « Mon imagination s’enchante […] à l’idée d’un cercle de divines personnes, composé d’hommes et de femmes diversement reliés les uns aux autres et qui partagent une noble intelligence ». Cette amitié « en réseau » (a new web of relations) ne se fonde pas sur la pratique coutumière et intimiste de la conversation, mais elle prend pour modèle le circuit postal et doit s’accomplir dans l’échange épistolaire : « À mon ami, j’écris une lettre et de lui, je reçois une lettre. Cela peut vous sembler peu de choses. Cela me suffit ». Ici s’esquisse l’idéal d’une amitié par correspondance où l’écriture des lettres permettrait la communion des âmes. Dès le début de l’essai, Emerson oppose en effet le souffle vital qui traverse et transporte les lettres adressées aux amis aux efforts stériles du philosophe qui reste désespérément seul face à ses pensées : « L’érudit (the scholar) s’assied à sa table pour écrire, et toutes ses années de méditation ne lui apportent pas une seule pensée qui vaille, ni la moindre expression heureuse ; mais qu’il lui faille écrire une lettre à un ami, et c’est sur-le-champ que de douces pensées lui viennent en nombre et se parent de mots choisis ». Difficilement traduisible en français, le mot de scholar prend, sous la plume d’Emerson, une résonance singulière. Dans une conférence prononcée à Harvard en 1837 et restée célèbre, il dépeint ainsi « l’Érudit américain » (the American scholar) sous les traits d’un aventurier de la pensée qui doit se détourner des savoirs livresques acquis de seconde main pour leur préférer la lecture du grand Livre de la nature. « L’Amitié » donne à ce terme une inflexion supplémentaire en suggérant que la créativité philosophique et littéraire est indissociable de l’écriture épistolaire, et donc de la figure de l’ami. Dans son journal d’octobre 1840, Emerson notait déjà la supériorité de la correspondance sur la prose d’idées : « C’est non sans mal que j’écris des Essais sur des sujets divers […]. Mais ce travail misérable me semble chaque jour plus misérable encore, tandis que je m’efforce de le terminer. J’ai l’impression que mon génie m’a abandonné dans cette tâche si mécanique qu’elle ressemble à un simulacre – froid spectacle de pensées mortes. Quand j’écris une lettre à quelqu’un que j’aime, ni les mots, ni les pensées ne me manquent ». À la même époque, il fait part à son frère William de toute la frustration que fait naître en lui l’écriture de ses essais, surtout lorsqu’il la met en regard des plaisirs que lui procure la correspondance nourrie qu’il entretient alors avec Margaret Fuller et Caroline Sturgis : « Je m’efforce à présent de préparer mes essais pour l’imprimeur, mais je trouve leur écriture particulièrement froide & mécanique comparée à tous ces romans par lettres (romances of letters) que j’ai composés au long des jours oisifs et heureux de l’été ».

La correspondance épistolaire, outil principal de l’amitié

Mais si Emerson s’enthousiasme pour ses amitiés épistolaires, ses correspondants, et en particulier ses correspondantes, sont loin de toujours partager ce sentiment et lui reprochent fréquemment de se réfugier derrière une froide réserve. C’est ce que Margaret Fuller, dans une formule mémorable, décrit comme l’« inhospitalité de son âme » (inhospitality of soul). Or Emerson lui-même est le premier à reconnaître qu’il souffre d’un singulier défaut d’empathie qui, dit-il, l’empêche de faire réellement l’expérience de l’amitié à laquelle il aspire pourtant – en 1824 déjà, il notait dans son journal : « je n’ai pas ce qu’on appelle le cœur chaud » (What is called a warm heart I have not). D’où peut-être l’étrange formule qui clôt la lettre fictive adressée à un ami imaginaire et insérée dans le texte de l’essai : « à toi, pour toujours ou jamais » (thine, ever or never). Signes d’un élan contrarié, ces mots laissent entendre que, si les lettres sont le meilleur moyen de communiquer avec ses amis, elles permettent tout aussi bien de les garder à distance. L’amitié par correspondance demeure fondamentalement équivoque, car elle éloigne autant qu’elle rapproche.

Des amitiés distantes

C’est qu’Emerson tient ici un double langage : il exalte l’harmonie spirituelle qui unit les amis, mais prohibe tout contact prolongé. Au fil de l’essai, il fait prendre à l’ami idéal le masque de l’« étranger », puis celui de l’« ennemi », et se fait même le champion d’une amitié sans amis, allant jusqu’à déclarer que « la condition d’une belle amitié, c’est de pouvoir s’en passer ». Les amis sont ainsi discrètement escamotés de la scène du texte à la faveur d’une sorte de rite sacrificiel qui ne laisse pas de surprendre tant les relations personnelles d’Emerson furent marquées par la mort et le deuil. On a déjà eu l’occasion d’évoquer ici les disparitions de sa première femme Ellen en 1831 et de son frère Charles en 1836, mais il faut se rappeler qu’elles avaient été précédées de celle de son père en 1811 et qu’elles seront bientôt suivies du décès de son propre fils Waldo (1842), puis de Margaret Fuller (1850) et Henry David Thoreau (1862). Les proches d’Emerson ont la mauvaise habitude de disparaître prématurément. On comprend alors que l’« apathie », la « retenue », la « froideur » dont on a souvent accusé Emerson, et qui sont autant de maîtres mots de son essai, relèvent moins d’un manque constitutif qu’elles ne tiennent au danger même de l’amitié, qui, à tout instant, expose les amis au risque de la perte. Il s’agit au fond de se garder de ses amis pour se garder de les perdre et la célébration d’une amitié sans amis permet de se prémunir contre la douleur de leur disparition.

La douleur de perdre ses amis…

Mais si le spectre de la mort hante le texte, l’ombre qu’il projette pourrait bien dissimuler la présence d’un tout autre fantôme qui, loin du vide spectral laissé par l’absence des chers disparus, fait au contraire planer la menace du trop-plein de la présence et du corps, figures d’une amitié qui confine à l’amour passion. Ce trouble est déjà perceptible dans les lettres d’Emerson qui, on l’a dit, informent très largement le texte de l’essai. Bien qu’Emerson n’ait probablement jamais entretenu la moindre relation adultère, il n’en reste pas moins que sa correspondance avec Margaret Fuller, Caroline Sturgis et Anna Barker témoigne d’un jeu de séduction réciproque qui traduit un mouvement d’érotisation des affects : leur amitié n’était pas que platonique. De même dans l’essai, les catégories se brouillent au point que l’amitié semble parfois être le simple nom d’emprunt de l’amour. Face à cette confusion des sentiments, inacceptable dans la Nouvelle-Angleterre quelque peu corsetée de l’époque, il n’est pas surprenant que le discours se moralise et s’efforce de préserver l’amitié du désordre de la passion.

… que compense une amitié civile et pleine de retenue

Conformément au code victorien qui impose bienséance et retenue, Emerson s’emploie à faire de l’amitié une valeur refuge, une vertu civile, pierre de touche d’un nouveau pacte moral et social qu’il décrit comme un nouveau « covenant ». Mot chargé s’il en est puisque c’est ainsi que, dans les sermons puritains du XVIIe siècle, on désigne le contrat que la Nouvelle-Angleterre, bientôt l’Amérique, a conclu avec Dieu et avec elle-même et qui doit la mener sur la voie du salut. L’essai peut alors se lire comme une sorte d’évangile de l’amitié où se mêlent prescriptions religieuses, morales et politiques qui visent à faire de l’amitié le socle même de la communauté. Ce qui implique de distinguer l’amitié de la passion amoureuse, suspectée d’être le ferment du chaos social. D’où l’impérieuse nécessité de maintenir ses amis à bonne distance pour éviter que le désir qui nous porte vers eux ne nous éloigne du droit chemin de la vertu : « Cessez de vous frotter et de vous accrocher l’un à l’autre. Que [mon ami] soit pour moi un esprit ». Mais au bout du compte, la violence même de la censure est la meilleure preuve de son inefficacité, car en les dénonçant, Emerson laisse simultanément filer les désirs et les affects qu’il s’était donné pour mission de tenir en respect. Ainsi s’entr’aperçoit, dans les figures de l’écriture, l’amour qui gîte au cœur de l’amitié et qui confère à cet essai sa singulière puissance d’attraction.

Thomas Constantinesco