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La suite du projet Cicéron #viedeléditeur

Quatrième épisode: de la nécessité de réinventer l’eau tiède à chaque génération.

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La semaine dernière, j’ai suggéré la nécessité, dans l’art de l’essai, d’abandonner les essais qui présentent de manière spectaculaire des idées banales, au profit d’essai qui présenteraient de manière consensuelle des idées radicales. Ce choix peut se manifester de diverses manières, plus ou moins concrètes. Par exemple : ne plus désigner un ennemi, sinon soi-même – se battre contre soi, contre nos propres préjugés et erreurs. Par exemple : admettre que la démocratie réelle n’est pas la convergence des vues, mais le renoncement à la convergence. Et, par conséquent, l’adoption de la non-violence comme règle.

J’avais prévu de consacrer l’épisode de cette semaine aux aspects les plus pratiques de ce choix politique et rhétorique, mais une série de commentaires très intéressants de la part de lecteurs m’a montré la nécessité de préciser quelques points. Cette semaine donc, on reparle consensus. La semaine prochaine, on parlera style et rhétorique.

CONSENSUS OU COMPROMIS ?

Je résume les remarques reçues depuis une semaine. « On peut se demander si un essai visant à la création d’un consensus n’est pas clivant en soi (il y ceux qui vont adhérer au consensus et les autres). » et « On peut aussi se dire que le consensus n’existe pas et que ce qu’on a au final, c’est un compromis, qui est toujours frustrant pour tout ou partie des adhérents. »

Il est vrai qu’un consensus n’est pas l’unanimité. Toutefois, une proposition « clivante » est une proposition qui, bien souvent, vise à provoquer le clivage, c’est-à-dire, à créer une majorité arithmétique et temporaire. La démarche du consensus est différente: elle vise à aller au-delà de la majorité arithmétique et temporaire: elle vise à créer une adhésion tacite à un ensemble de croyances. Ma critique, en creux, tient à ceci : l’écrasante majorité des essais affirment défendre des positions intellectuelles ou morale, mais, en fait, ne sont que la désignation d’un ennemi, pour rallier à leur cause des lecteurs, et leur permettre, à la fois, de s’indigner un bon coup, tout en, à terme, ne faisant rien.

Ensuite, il est vrai qu’une partie de la population peut, par principe (que ce principe soit rationnel ou émotionnel) refuser un consensus. Ce n’est pas si grave que cela : un consensus n’a pas à être une unanimité. D’ailleurs, l’unanimité n’est ni possible ni souhaitable.

L’idée de consensus s’oppose à celle de compromis. Le compromis, c’est la reconnaissance du désaccord comme insurmontable et l’échange de reculades afin de pouvoir continuer à coexister. La position radicale consiste à viser une adhésion sincère et non calculée. En gros : quand le consensus s’avère impossible, le compromis devient souhaitable. Le problème est : le plus souvent, le consensus n’est même pas visé – on est d’emblée soit dans le compromis, soit dans le clivage.

CE QUI A DEJA ETE FAIT, CE QUI RESTE A FAIRE

Autre remarque reçue : « Et plus fondamentalement, on peut s’interroger sur l’utilité d’un essai : depuis le temps, une masse d’essais très pertinents a vu le jour sans que ça change quoi que ce soit au monde (ou disons en dramatisant moins, que les progrès accomplis ont été très en dessous de ce qui était attendu). Par exemple La Boetie a posé un pronostic qui d’une part n’a pas été ni dépassé en pertinence, ni invalidé, et qui d’autre part, n’a en même temps, pas fondamentalement changé la société. »

C’est une illusion de perspective qui fait croire que La Boétie était connu de ses contemporains. La plupart des grands essais que notre éducation nous fait encenser n’ont pas eu plus que quelques centaines de lecteurs. La massification de la lecture est récente. Ensuite, je pense que ces essais ont quand même des effets – tout ce qui nous entoure est création humaine, et, bien souvent, est l’effet d’une lecture. Il me semble que l’existence au vingtième siècle des dictatures communistes montre qu’un livre peut avoir son petit effet.

Mais un essai n’est rien sans le concours des autres forces.

Il faut réécrire, à chaque époque, des essais : un essai écrit par un contemporain, avec nos mots, a un effet, même si cela peut donner l’impression de réinventer l’eau tiède – ce qui est important, c’est qu’une idée soit juste, et pas qu’elle soit neuve.
Pour résumer : le rôle de l’édition peut être double. Donner accès aux essais classiques (jusqu’au jour où ils pénètreront les esprits). Et promouvoir les essais « démocratiques » – les essais qui manifesteront, dans leurs sujets, dans leur stratégie rhétorique, dans leur vision du corps social, dans leurs choix de mots, cette approche démocratique.

Cela étant, et pour donner du poids à une des remarques adressée par une lectrice : peut-être que la fiction fait mieux passer les idées ou, du moins, le désir d’agir.

Prochain épisode : quelques règles plus concrètes.